La grossesse est considérée comme une affaire privée – ses conséquences, elles, relèvent de l’organisation de notre société. Entre protection de la maternité, dépendance financière, incertitudes juridiques et redéfinition des rôles, une réalité se dessine : en Suisse, la promesse d’une véritable liberté de choix reste encore fragile. Dans cet article, Alexandra Müller, responsable Marketing et Communication de la Frauenzentrale Zürich, met en lumière les lacunes structurelles qui subsistent – et explique pourquoi, pour de nombreuses femmes, l’accès au conseil est une condition essentielle à leur autonomie.
En Suisse, la grossesse et l’activité professionnelle sont encadrées par la loi. Pourtant, de nombreuses femmes vivent au quotidien une réalité pleine de contradictions. Sur le papier, des dispositions existent pour les protéger. Dans les faits, les futures mères se heurtent souvent à des incertitudes, à des attentes implicites et à des lacunes structurelles. La question n’est donc pas tant de savoir si la Suisse dispose de règles en la matière, mais si celles-ci suffisent à garantir aux femmes une véritable liberté de choix.
Le poids de l’histoire reste bien présent
Pendant longtemps, en Suisse, l’activité professionnelle des femmes a été considérée avec réserve. Jusqu’à une période avancée du XXe siècle, il n’allait nullement de soi qu’une femme mariée exerce une activité rémunérée. Ce n’est qu’en 1988 que le Code civil a définitivement établi que les femmes pouvaient travailler sans l’autorisation de leur mari. Cet héritage continue de marquer les mentalités. Il influence encore aujourd’hui les représentations sociales de ce qui est considéré comme « normal » ou « approprié », en particulier lorsqu’une femme est enceinte ou devient mère.
Le congé de maternité constitue une protection indispensable.
L’introduction du congé de maternité en 2005 a représenté une avancée importante pour la Suisse. Depuis lors, quatorze semaines de congé de maternité rémunéré sont garanties par la loi. Pour de nombreuses femmes, cette protection est essentielle durant une période particulièrement intense, tant sur le plan physique qu’émotionnel. La comparaison internationale montre toutefois que d’autres pays disposent de modèles plus étendus. Non pas comme un luxe, mais comme un investissement dans les familles, la santé et la stabilité de la société à long terme.
Quand le droit se confronte à la réalité
À la Frauenzentrale Zürich, nous accompagnons des femmes pour lesquelles ces conditions-cadres n’ont rien d’abstrait : elles touchent directement à leur existence. L’une d’elles témoigne : « J’ai peur de ne pas m’en sortir financièrement si je pars. Mon mari boit depuis des années, j’ai tout essayé. Mais sans des conseils clairs, je n’aurais même pas osé envisager de franchir ce pas. »
De tels témoignages montrent à quel point les questions liées à la maternité, à la vie de couple et à l’activité professionnelle sont étroitement imbriquées. Une grossesse ou la fondation d’une famille ne se déroulent pas en dehors de tout contexte. Elles s’inscrivent dans des réalités juridiques, financières et sociales qui peuvent créer ou renforcer certaines formes de dépendance.

De nombreuses femmes s’adressent à la Frauenzentrale Zürich avec des questions très concrètes. Par exemple lorsqu’une séparation se profile et qu’elles ne savent pas quelles démarches entreprendre. Ou lorsque le père d’un enfant refuse de reconnaître sa paternité et que des incertitudes subsistent quant aux droits et aux obligations de chacun. Une autre femme décrit sa situation ainsi : « Je travaille à mon compte et mes revenus sont irréguliers. Mon mari est en retraite anticipée. Je voulais simplement savoir ce que cela signifierait pour moi si nous nous séparions. Pas en théorie, mais très concrètement. »
La question des contributions d’entretien est elle aussi souvent source d’inquiétude. Que se passe-t-il lorsqu’aucun accord n’est possible ? Faut-il alors saisir la justice ? Et comment la situation financière évolue-t-elle à l’âge de la retraite ? Ces questions ne concernent pas uniquement des situations individuelles : elles touchent à des enjeux fondamentaux de justice et de sécurité financière.
Liberté de choix ou idéalisation des rôles traditionnels ?
Le débat de société révèle parallèlement un véritable champ de tensions. D’un côté, l’idéal de la liberté de choix individuelle est mis en avant. De l’autre, les rôles traditionnels font l’objet d’une nouvelle forme d’idéalisation. Cette tendance est particulièrement visible sur les réseaux sociaux, où certains contenus valorisent un modèle de vie fondé sur une répartition clairement définie des rôles. Pour certaines femmes, ce modèle peut correspondre à un choix conscient. Il devient toutefois problématique lorsque la dépendance financière qu’il peut entraîner est passée sous silence et que les risques structurels qui l’accompagnent ne sont pas abordés.
La liberté de choix signifie que les femmes doivent pouvoir décider en connaissance de cause.
Une véritable liberté de choix ne consiste ni à imposer un modèle de vie particulier ni à en dévaloriser un autre. Elle signifie que les femmes puissent prendre leurs décisions en étant pleinement informées et suffisamment protégées – qu’elles choisissent de poursuivre leur activité professionnelle, de réduire leur taux d’occupation ou de se consacrer temporairement entièrement au travail de care. Pour y parvenir, les solutions individuelles ne suffisent pas. Il faut des conditions-cadres fiables, des structures d’accueil extrafamilial abordables, des modèles de travail équitables et une politique sociale qui reconnaisse le travail de care comme une responsabilité collective.
Ce qu’exige une véritable liberté de choix
La Frauenzentrale Zürich se veut précisément un lieu où les femmes peuvent trouver des repères. Sans parti pris idéologique, mais avec une approche concrète et proche de leurs préoccupations. Qu’il s’agisse de divorce, de concubinage, de contributions d’entretien ou de protection juridique. Une femme résume ainsi son expérience : « Je ne savais pas quels étaient mes droits. Ce n’est qu’au cours de l’entretien que j’ai compris que je n’étais pas seule et qu’il existait des solutions. »
La grossesse n’est pas un cas à part, mais fait partie de la vie.
Cette capacité à reprendre les choses en main est essentielle. Il s’agit de permettre aux femmes d’agir et de décider par elles-mêmes : grâce à l’information, au conseil et à la certitude que leurs préoccupations sont légitimes. La grossesse n’est pas une situation exceptionnelle qui se situerait en dehors du monde du travail. Elle fait partie de la vie. Une société qui prend l’égalité au sérieux doit donc créer des structures qui permettent et protègent la diversité des parcours de vie. Pour les mères, pour les pères et pour toutes les formes de famille.
Depuis des décennies, la Frauenzentrale Zürich s’engage précisément dans ce sens : pour davantage de sécurité juridique, pour l’autonomie financière des femmes et pour un monde du travail dans lequel la maternité ne constitue pas un risque. Cet engagement est discret, mais il porte ses fruits. Ses effets se manifestent chaque jour dans les parcours de femmes qui trouvent du soutien, gagnent en clarté et poursuivent leur chemin avec davantage de force et d’autonomie.
