Lia Ludwig

Comment les débats sur le foulard en Suisse interrogent l’appartenance et la visibilité

Peu de vêtements cristallisent autant les questions d’appartenance, de neutralité et de frontières sociales que le foulard. Alors que le Conseil fédéral a récemment appelé à la sérénité et renoncé à interdire le port du foulard aux élèves, les conflits locaux donnent une autre image : ils interrogent qui a le droit d’être visible – et qui ne l’a pas. Le débat porte rarement sur un simple morceau de tissu. Il touche plutôt à la manière dont une société pluraliste comprend, accepte et aménage les différences.

Le 22 octobre, le Conseil fédéral a décidé de ne pas introduire d’interdiction du port du foulard par les enfants dans les écoles publiques. Le droit en vigueur, rappelle-t-il, garantit déjà à tous les enfants un accès égal à l’enseignement, y compris aux cours de sport et de natation. « Dans une société libérale, les prescriptions vestimentaires devraient être utilisées avec retenue », conclut-il sobrement. Alors que le Conseil fédéral mise sur la continuité juridique et la sérénité, le climat social offre une tout autre image : rares sont les sujets qui suscitent aussi rapidement des émotions que le foulard.

Le paradoxe de l’intégration

Le cas de la jeune enseignante d’Eschenbach, dans le canton de Saint-Gall, qui a perdu son poste à la suite de protestations de parents, en est emblématique. Formée en Suisse, engagée et très motivée, elle l’était jusqu’à ce que sa visibilité devienne un problème. Après un été marqué par les gros titres et les interventions politiques, l’UDC a déposé une motion demandant l’interdiction du foulard pour les enseignantes, également soutenue par des responsables politiques d’autres partis. Soudain, il n’était plus question d’une école en particulier, mais des « valeurs de la société ouverte ». Le fait que la femme concernée ait perdu son poste uniquement parce qu’elle porte un foulard est alors passé au second plan.

PLUS L’INTÉGRATION RÉUSSIT, PLUS LES MINORITÉS DEVIENNENT VISIBLES.

De tels cas suivent un schéma bien connu, que le chercheur en sciences sociales Aladin El-Mafaalani décrit comme le paradoxe de l’intégration : plus l’intégration réussit, plus les minorités deviennent visibles et plus cette visibilité suscite des conflits. L’enseignante d’Eschenbach l’incarne précisément : intégration réussie, reconnaissance refusée. La visibilité n’est bienvenue qu’à condition de rester discrète.

Neutralité ne signifie pas invisibilité

Dans un débat aussi passionnel, on oublie souvent ce que signifie réellement la neutralité dans une société pluraliste. Les organisations et services spécialisés dans la diversité religieuse rappellent régulièrement que neutralité ne signifie pas invisibilité. Elle se manifeste dans une attitude, dans les actes et dans la distance professionnelle, et non dans la longueur d’un vêtement.

Croire que l’interdiction de certains symboles permet d’instaurer la neutralité revient à ignorer que les membres du corps enseignant qui ne portent aucun signe religieux ont eux aussi leurs propres convictions et peuvent les faire intervenir dans leur enseignement. L’idée selon laquelle la neutralité devrait s’obtenir au prix de la disparition des différences est non seulement trompeuse, mais aussi discriminatoire.

Photo : Nuit des religions, 9 novembre 2024. Photo : @Christoph Knoch

Les conflits font partie d’un processus d’apprentissage social

Les conflits autour de la religion et de la visibilité ne sont pas le signe d’un échec de la société, mais font partie d’un processus d’apprentissage social. Georg Simmel voyait déjà dans le conflit une forme d’intégration : les sociétés évoluent à travers les frictions. La question décisive n’est pas de savoir si des conflits surgissent, mais comment nous les abordons. À Eschenbach, le conflit a été évité et, précisément pour cette raison, aggravé. Au lieu de rechercher le dialogue avec les parents, l’engagement de l’enseignante a été annulé. Par crainte de troubles, une jeune enseignante a été rendue invisible. Mais les conflits que l’on refoule ne disparaissent pas. Ils reviennent, plus bruyants et plus polarisés.

LES CONFLITS QUE L’ON REFOULE NE DISPARAISSENT PAS.

Le même schéma s’est manifesté à la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse, où deux députés au Grand Conseil ont déposé une interpellation concernant une enseignante portant le foulard. Le gouvernement a répondu de manière factuelle que ni les vêtements ni les convictions religieuses ne portaient atteinte à la neutralité ou aux obligations liées à l’enseignement. Mais l’attention publique s’était depuis longtemps focalisée sur le symbole. De telles interventions politiques envoient des signaux qui dépassent largement les cas individuels et créent de l’incertitude chez toutes les personnes qui, dans le domaine de l’éducation, sont visiblement musulmanes.

Une incertitude similaire a marqué le cas de la Haute école pédagogique de Schwyz. Quelques jours avant le début de ses études, une étudiante a appris qu’elle n’aurait pas le droit de porter son foulard durant son stage obligatoire dans une école. Ce stage faisant partie intégrante de la formation, elle a dû retirer son inscription. Cette situation incertaine est révélatrice : ce n’est pas le foulard lui-même qui devient le problème, mais la crainte qu’il suscite au sein des institutions.

La véritable question est : qui sommes-nous ?

De tels conflits montrent à quel point les questions de religion et d’appartenance sont devenues en Suisse des surfaces de projection. Ils portent souvent moins sur des situations concrètes que sur la manière dont une société majoritaire cherche à se définir elle-même, oscillant entre identité séculière et tradition chrétienne. Tantôt la neutralité sert d’argument, tantôt la « culture occidentale », selon ce qui vient conforter le récit que l’on fait de soi-même. Il est alors rarement question du quotidien scolaire, mais plutôt des représentations que la société se fait d’elle-même.

Ces controverses conduisent finalement à une question centrale, régulièrement posée aussi dans le cadre de l’éducation politique : qui sommes-nous ? Si la visibilité religieuse ou culturelle suscite de l’irritation, c’est moins parce qu’elle serait nouvelle que parce qu’elle ébranle le cadre prétendument évident de ce « nous ». Une approche plus factuelle serait possible. Des études montrent que les discriminations à l’encontre des enfants et des jeunes musulmans dans le domaine de l’éducation vont bien au-delà de la question des symboles. Leurs capacités sont plus souvent sous-estimées, ils sont moins souvent orientés vers le gymnase et subissent des formes subtiles de dévalorisation en classe. Ces inégalités passent généralement inaperçues, tandis qu’un seul vêtement fait l’objet de débats passionnés. Le débat relève donc moins de la neutralité religieuse que de la hiérarchie sociale.

Aborder les conflits de manière constructive

Les conflits peuvent toutefois avoir un effet constructif lorsqu’ils ouvrent un espace de rencontre. Pour cela, il faut une volonté de dialoguer, de la confiance et une attitude professionnelle plutôt qu’une panique morale. Une enseignante portant le foulard peut constituer une ressource, notamment dans des classes marquées par la diversité. Elle incarne une proximité, une expérience de vie et une forme de représentation. Mais cela suppose de considérer la différence non comme un risque, mais comme une possibilité. Les écoles qui abordent la diversité religieuse de manière pragmatique font rarement état de problèmes ; elles constatent plutôt une sensibilité mutuelle croissante.

UNE ENSEIGNANTE PORTANT LE FOULARD PEUT CONSTITUER UNE RESSOURCE.

Cette forte charge symbolique se retrouve également en dehors de l’école. Le récent débat autour du burkini dans les piscines bâloises a été mené au nom de considérations d’hygiène, alors que des études scientifiques montrent depuis longtemps que ce vêtement ne présente pas de risques supplémentaires. Comme souvent, la question n’est pas celle du chlore, mais celle des zones de confort. Le burkini, comme le foulard, est devenu une pierre de touche de la tolérance sociale, alors même qu’il permet simplement une liberté de choix et facilite la participation.

Mais la question centrale serait : comment voulons-nous vivre ?

Tous ces exemples le montrent : la controverse autour du foulard n’est pas une question marginale. Elle reflète la manière dont la Suisse compose avec les différences. Le cadre juridique est depuis longtemps établi ; le cadre culturel ne l’est pas. Ce qui manque, c’est la confiance dans notre propre capacité à accepter la diversité. Le pluralisme ne consiste pas à ignorer les différences, mais à les négocier. Ce n’est pas l’absence de conflit qui assure la cohésion d’une société, mais sa capacité à gérer les conflits de manière productive. Cette capacité commence par une autre question, peut-être plus fondamentale encore : comment voulons-nous vivre ? Non pas simplement les uns à côté des autres, mais ensemble, dans une société qui considère les différences comme une réalité normale et les conflits comme une composante de son quotidien. Peut-être est-ce précisément là que réside la prochaine étape de notre maturation collective : ne plus percevoir les conflits comme une menace, mais comme une composante de notre apprentissage commun, comme une conversation qui demande à être poursuivie.

LES CONFLITS COMME PARTIE INTÉGRANTE DE L’APPRENTISSAGE COMMUN.

Comment poursuivre cette conversation ? Une société démocratique qui ne veut pas réprimer les conflits, mais les transformer, a besoin de nouvelles formes de dialogue.

Cela passe notamment par une culture de la capacité à composer avec l’ambiguïté (Ambiguitätskompetenz), c’est-à-dire la faculté de gérer la pluralité des significations et non seulement de tolérer les différences, mais aussi de les reconnaître. Tout ce qui dérange n’est pas nécessairement menaçant ; certaines choses nous sont simplement inhabituelles. Accepter l’ambiguïté signifie la considérer comme une invitation à réfléchir et à changer de perspective.

Une éthique du dialogue

Il est tout aussi important de créer des espaces de rencontre : des espaces sûrs, dans lesquels les personnes concernées peuvent réfléchir à leurs expériences, mais aussi des espaces où l’on ose confronter des positions différentes et dialoguer sur un pied d’égalité. Le dialogue ne peut réussir que là où responsabilité et ouverture se rejoignent.

JOUER UN RÔLE DE MÉDIATION, C’EST OUVRIR LA SCÈNE.

Des acteurs tiers tels que les membres du corps enseignant, les services spécialisés, les médias ou les institutions politiques peuvent accompagner de tels processus, à condition de ne pas parler à la place des personnes concernées, mais de les aider à faire entendre leur propre voix. Jouer un rôle de médiation, c’est ouvrir la scène, non l’occuper.

Enfin se pose la question de la manière dont nous voulons organiser notre vivre-ensemble : par le haut, au moyen d’interdictions, ou par le bas, à travers la négociation et une responsabilité partagée ? Peut-être est-il temps de développer une éthique du dialogue, une culture du débat dans laquelle il ne s’agit pas de déterminer comment réglementer le vivre-ensemble, mais comment le construire ensemble.


Remarques

Cet article reflète la réflexion personnelle de l’autrice et a été rédigé de manière indépendante. Il s’appuie toutefois sur les résultats du projet de recherche financé par le Fonds national suisse (FNS) « Vom Konfliktobjekt zum Konfliktsubjekt – Gesellschaftliche Islamdiskurse aus sozialwissenschaftlicher und theologisch-sozialethischer Perspektive » (« De l’objet du conflit au sujet du conflit – Les discours sociaux sur l’islam dans une perspective de sciences sociales et d’éthique sociale théologique »), projet no 179070. Ses principaux résultats sont synthétisés dans l’ouvrage publié par Hansjörg Schmid, Noemi Trucco, Isabella Senghor et Ana Gjeci, Soziale Konflikte. Potenziale aus sozialwissenschaftlicher, islamischer und christlicher Perspektive (TVZ Verlag, 2024), disponible en libre accès.

Les questions « Qui sommes-nous ? » et « Comment voulons-nous vivre ? » sont des questions directrices du travail d’éducation politique mené par ufuq.de.

Pour la notion d’Ambiguitätskompetenz, je remercie le Dr Jochen Müller, codirecteur d’ufuq.de, dont la formulation rend compte plus précisément de la dimension active de la manière de composer avec la diversité et les contradictions que la notion souvent employée de « tolérance à l’ambiguïté ».

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