Mira Menzfeld

Comment expliquer la popularité des sites de rencontre en ligne chez les personnes croyantes ?

La religiosité peut être un critère de sélection important lors de la recherche d’un partenaire. Pourtant, il n’est pas toujours facile de trouver la personne qui convient. Facebook, Instagram et les applications de matchmaking facilitent la recherche, en particulier dans les milieux très pieux.

«Je suis la première école de mes enfants, tu es le protecteur de la famille». – «Je veux une femme qui a honte d’être regardée par d’autres hommes». – «Je veux seulement avoir pour mari quelqu’un qui a honte de regarder d’autres femmes que sa femme». – «Je veux que ma femme connaisse ses droits et les droits de son conjoint, comme Dieu l’a décidé» : c’est à peu près ce que l’on entend lorsque des personnes qui se considèrent comme particulièrement pieuses cherchent en ligne le bonheur dans leur relation. Il n’est pas rare que ceux qui veulent trouver l’amour en 2022 commencent leur recherche sur Facebook, Instagram ou sur des applications de matchmaking comme parship.ch. Cela vaut également pour les personnes qui accordent de l’importance aux convictions religieuses de leur partenaire et à un quotidien empreint de foi. Et c’est particulièrement vrai pour les personnes qui se trouvent dans une situation minoritaire avec leur type de religiosité très marquée par le quotidien.

Par exemple, pour les musulman·nes ou les chrétien·nes qui ont un idéal de piété stricte dans leurs relations, il n’est pas si facile de rencontrer par hasard des personnes partageant les mêmes idées – et il n’est souvent pas possible d’inviter une personne qui les séduit à un repas commun. Car si l’on pense que les hommes et les femmes non marié·es ne doivent pas simplement s’adresser la parole sans intention préalable de se marier, ni même se donner rendez-vous à deux, parce que cela ne plairait pas à Dieu, cela entraîne naturellement des problèmes pratiques pour faire connaissance.

Des critères de sélection stricts pour les futurs conjoints semblent plus faciles à appliquer en ligne

Que faire alors ? Les agences matrimoniales numériques sont une solution possible : des environnements numériques spéciaux, adaptés aux personnes qui souhaitent mener une vie particulièrement pieuse avec un partenaire particulièrement religieux. Les agences matrimoniales en ligne axées sur la religion pratiquent parfois un élitisme de niche similaire à celui de Parship («diplômé·es et célibataires de haut niveau») ou de Tinder (seules les personnes d’apparence standard ont du succès) – mais ici, le critère d’exclusion n’est pas le diplôme ou le tour de taille, mais l’orientation religieuse qui détermine qui peut participer aux rencontres.

Francine, membre d’une église libre transnationale présente dans le canton de Zurich, déclare à ce sujet : «Dans mon église locale, il n’y a pas tant d’hommes de mon âge qui pourraient me convenir. Si je cherche en ligne, je peux mieux vérifier si nous pensons de la même manière». Il est par exemple important pour elle que son futur mari ait une compréhension littérale de la Bible avec un idéal familial correspondant – et on trouverait justement plutôt de tels partenaires sur des applications semi-fermées ou dans des groupes Facebook où ne se rencontrent que des personnes partageant les mêmes idées.

J’ai un diplôme en pédagogie et j’ai étudié l’islam pendant trois semestres, je suis donc parfaitement préparée à mon rôle d’épouse et de mère.

Sophia, une salafiste zurichoise, voit les avantages des sites de rencontre en ligne de la même manière que Francine. Elle apprécie également le fait de pouvoir formuler ses exigences de manière plus précise dans les présentations personnelles de ses applications préférées, qui sont très textuelles : «J’ai un diplôme en pédagogie et j’ai étudié l’islamologie pendant trois semestres, je suis donc parfaitement préparée à mon rôle d’épouse et de mère. Bien sûr, j’attends aussi beaucoup en retour. Il doit en savoir plus que moi sur l’islam pour pouvoir m’enseigner. Et je ne veux pas d’un homme ayant eu des expériences sexuelles avant le mariage. Et il doit pouvoir nous offrir, à moi et aux enfants, une vie sans soucis. C’est ce que Dieu exige d’un bon mari. Je peux donc aussi exiger que mon futur mari vive en conséquence». Lors d’un entretien personnel, elle ne veut pas paraître immodeste vis-à-vis d’un éventuel partenaire en devenir, mais elle veut tout de même s’assurer qu’un mari potentiel correspond à ses attentes : «C’est un bon moyen de clarifier les choses les plus importantes par écrit en ligne avant de se rencontrer».

Particulièrement attractif pour les converti·es à l’heure de la COVID-19

Les rencontres en ligne, où les partenaires potentiels sont pré-triés par sous-groupes religieux, sont de plus en plus importantes, entre autres pour les communautés religieuses transnationales à tendance endogame – mais aussi et surtout pour les converti·es. En effet, les personnes qui sont devenues de leur propre chef des croyant·es particulièrement strict·es ou qui ont opté pour une classification religieuse différente de celle de leur famille et de leurs ami·es ne peuvent souvent pas compter sur un réseau de connaissances et de famille qui inclut des croyant·es similaires et au sein desquels les conjoint·es potentiel·les pourraient être facilement contacté·es. «Les applications m’aident beaucoup», dit Danielle d’Aarau, qui s’est convertie à l’islam. «J’utilise par exemple Muzmatch, qui me permet de tout trier sans avoir à regarder des milliers de profils. Je peux dire d’où il doit venir dans le monde, quelle doit être la tradition vestimentaire, s’il doit porter la barbe et, justement, quel type d’islam il doit pratiquer. Mes parents sont chrétiens, ils ne peuvent pas me présenter un homme qui me convienne. Alors je cherche un bon musulman et je demande à l’application si quelqu’un me correspond».

Photo de Sincerely Media sur Unsplash

Samira, fille de parents musulmans mais aujourd’hui étroitement impliquée dans une église libre de Winterthour, est du même avis : «Je ne le dis pas aussi ouvertement, mais je n’aime pas me fier à qui on me présente». D’une part, les personnes qui veulent lui présenter des amis proches ou des jeunes hommes de leur église libre ne soulignent souvent que les aspects positifs du candidat potentiel, mais passent sous silence les mauvais : «Dans ce cas, il vaut mieux que je me fasse ma propre opinion». D’un autre côté, elle ne veut pas non plus sortir avec n’importe quel homme qui ne partage peut-être pas sa foi et ses idées sur le mariage et la famille. Et il n’est pas question pour elle de chercher elle-même dans sa paroisse : «Chercher chez nous… non, ce n’est pas possible. Je me sentirais négligée. Et puis, imaginez que je fasse plus ample connaissance avec quelqu’un et que je me rende compte que ce n’est pas le bon. C’est alors désagréable pour les deux et nous y allons toujours avec un mauvais sentiment [à l’église]».

Le site de rencontre « Muzmatch », par exemple, permet aux musulman·nes de demander à un gardien, un représentant et un protecteur (un Wali) de lire les dialogues écrits entre deux candidat·es au mariage et de s’assurer, ainsi, que tout reste dans les limites de la décence.

Parfois, les femmes particulièrement pieuses ne souhaitent pas ou ne doivent pas renoncer, lors de la recherche d’un partenaire, au rôle de gardien·ne de la bienséance et de défenseur·euse des intérêts des femmes pendant la préparation du mariage, comme c’est le cas dans certains contextes. Dans l’idéal, ce rôle de chaperon est assumé par un homme de la famille – mais parfois, soit aucun homme de la famille n’est disponible pour assumer ce rôle, soit les personnes concernées habitent loin. Dans ce cas, les rencontres en ligne via des applications spéciales peuvent simplifier les choses. «Muzmatch», par exemple, permet aux musulmanes de demander à un gardien, un représentant des intérêts et un protecteur (un walī) de lire les dialogues écrits entre deux candidat·es au mariage et de s’assurer, ainsi, que tout reste dans les limites de la décence. Classiquement, c’est un proche parent d’une femme qui joue ce rôle, mais pour les femmes converties, l’imam ou une autre personne peut également être le lecteur invité.

Les conversations dans l’espace numérique permettent d’intégrer facilement un walī sans qu’il doive être présent physiquement et se déplacer. Danielle trouve cela pratique : «au début de la crise sanitaire, personne d’autre n’aurait voulu m’accompagner et je n’aurais pas pu avoir de rencontres halal. Mais lire en ligne et ainsi pouvoir me lire, rendait la chose possible».

D’une part l’esprit du temps, d’autre part le résurgence de thèmes pré-numériques

Les rencontres en ligne spécifiques à une religion ou à un centre d’intérêt apparaissent d’une part comme un phénomène de notre époque. Pas seulement parce qu’ils se déroulent sur des terminaux électroniques. Il montre en effet les tendances à la particularisation et à la fragmentation des choix qui se manifestent également dans d’autres contextes numériques. Selon certain·es scientifiques, les gens ont actuellement tendance à communiquer de plus en plus avec leurs semblables ; et en tant que personnes hébergées dans un contexte d’opinion fermé, il est logique de ne prendre en considération qu’un·e seul partenaire de sa propre bulle. Avec les possibilités de pré-filtrage numérique, cela fonctionne très facilement : on n’est pas obligé de sortir avec quelqu’un·e qui pense ou croit différemment de soi.

D’autre part, les pratiques de rencontre liées à la religion dans l’espace numérique négocient également des modèles, des normes et des phénomènes qui sont bien plus anciens que tout code binaire. Par exemple, la question de savoir si l’on doit ou si l’on souhaite épouser un·e partenaire de son propre groupe ou plutôt un·e partenaire venu·e d’ailleurs. Ou encore la question de savoir à quel moment et comment il convient de communiquer ses propres souhaits sur le ou la partenaire idéal-type ; si ces volontés sont en harmonie avec les normes de sa propre communauté ; et quand il est indispensable et/ou quand il est absurde de s’en tenir strictement aux premières plutôt qu’aux secondes et vice-versa – et ce que le/la partenaire potentiel·le pense de tout cela. Ces aspects ne concernent pas uniquement les personnes particulièrement pieuses ou les «digital natives». Mais toutes les personnes qui cherchent un·e partenaire et qui doivent se poser la question : quel est mon idéal de relation, et dans quelle mesure est-ce que je lie strictement mes possibilités d’amour à cet idéal ?

Auteur

  • Mira Menzfeld

    Postdoktorandin an der Universität Zürich am religionswissenschaftlichen Seminar ||| Dr. Mira Menzfeld erkundet als Postdoktorandin an der Universität Zürich am religionswissenschaftlichen Seminar im Rahmen des UFSP «Digital Religion(s)» aus religionswissenschaftlicher Sicht, welche Bereiche von Religion für Migrant:innen auch digital gut funktionieren – und warum. Ausserdem forscht sie zu kulturspezifischen Sterbenskonzepten und zu Salafis in Europa.

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