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Lia Ludwig

Le ramadan à l’ère de l’optimisation de soi : quand la spiritualité devient une liste de tâches

Pour beaucoup, le ramadan est un temps d’approfondissement spirituel. Mais à l’heure de l’optimisation de soi, il n’est pas rare qu’il soit minutieusement planifié et organisé autour d’objectifs personnels d’amélioration de soi. Dans cet article, Ana Gjeci montre comment le jeûne peut se trouver pris entre abandon intérieur et exigences extérieures de performance, et comment les représentations sociales de l’efficacité et de la productivité s’immiscent jusque dans la vie spirituelle.

Avant même que ne commence le premier jour de jeûne, beaucoup d’entre nous ont déjà établi des listes. Combien de pages du Coran par jour ? Combien de prières de tarāwīḥ ? Quelles conférences suivre ? Quels recueils de duʿāʾ consulter ? Peut-être même avons-nous un agenda spécial ramadan, soigneusement conçu, avec des cases à cocher. Il semble qu’aujourd’hui, le ramadan commence rarement dans le cœur, mais souvent dans le calendrier.

Cette observation n’est pas une critique de l’organisation ou de la discipline. Une certaine structure peut être utile. Mais en tant que musulmane, je m’interroge de plus en plus sur le cadre culturel dans lequel nous vivons aujourd’hui le ramadan. Car une grande partie de notre manière de l’aborder semble moins avoir mûri dans la spiritualité qu’avoir été façonnée par notre culture : celle d’une société qui transforme tout en projet, y compris la religion.

La logique de l’optimisation

Nous vivons à une époque qui a intériorisé la performance. Ce n’est plus seulement le travail que l’on optimise, mais aussi le corps, les relations, les loisirs, la pleine conscience et même la spiritualité. L’individu devient un projet. Le progrès devient mesurable. L’évolution est documentée. Le soin de soi est planifié.

Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que le ramadan soit lui aussi de plus en plus soumis à une logique d’autoquantification. Combien de fois ai-je lu le Coran ? Combien de bonnes actions ai-je accomplies ? À quel point mon mois de jeûne a-t-il été productif ? La pratique spirituelle n’est alors plus seulement vécue : elle est aussi administrée.

D’un point de vue sociologique, ce n’est pas un hasard. La société de la modernité tardive fonctionne largement selon des principes de visibilité, de comparabilité et d’efficacité. Ce qui n’est ni visible, ni mesurable, ni documentable perd de sa valeur symbolique. Même la pratique religieuse subit cette pression. Et c’est précisément là qu’apparaît une tension.

« … afin que vous acquériez la taqwā »

Le Coran formule de manière concise la raison du jeûne : « Ô vous qui croyez ! Le jeûne vous est prescrit comme il a été prescrit à ceux qui vous ont précédés, afin que vous acquériez la taqwā – une vigilance intérieure (existentielle) et une conscience de la présence de Dieu. » (2,183)

La taqwā n’est pas un état quantifiable. Ce n’est ni une performance, ni un certificat, ni un résultat visible. Elle décrit une disposition intérieure : conscience, attention, relation, sensibilité au divin.

ALORS QUE LA GESTION DE SOI RECHERCHE L’EFFICACITÉ, LE JEÛNE OUVRE UN ESPACE DE VULNÉRABILITÉ.

Le jeûne interrompt. Il nous prive. Il nous confronte à la faim, à la fatigue, à nos limites. Il déstabilise ce moi souverain qui cherche à tout contrôler. C’est précisément là que réside sa force éthique : il relativise notre illusion d’autonomie.

Dans une culture fondée sur le dépassement de soi, le jeûne nous rappelle notre dépendance. C’est peut-être là que réside le véritable contraste : tandis que la logique de l’optimisation promet la maîtrise, le jeûne nous exerce à l’abandon. Tandis que la gestion de soi recherche l’efficacité, le jeûne ouvre un espace de vulnérabilité. Mais que se passe-t-il lorsque nous réintégrons le jeûne lui-même dans cette logique d’efficacité ?

Le ramadan comme projet

Dans de nombreux discours, y compris religieux, le ramadan est aujourd’hui présenté comme une « opportunité », un « booster », un « mois de transformation ». Rien de tout cela n’est faux. Pourtant, un glissement subtil s’opère : le ramadan devient un projet d’amélioration de soi.

Il serait toutefois peut-être trop simple de ne parler que de pression à l’optimisation. Car beaucoup d’entre nous ne se tournent pas vers les programmes, les cours et les calendriers par ambition, mais par aspiration profonde. Lorsqu’on ressent un vide intérieur, lorsqu’on est épuisé par le travail, la famille ou les attentes de la société, on cherche un point d’appui. Une structure promet de nous orienter. Un programme indique une direction. Un objectif clairement défini promet de donner du sens. Il est compréhensible que nous nous y accrochions.

Dans un monde qui exige constamment quelque chose de nous, un agenda de ramadan peut apparaître comme une bouée de sauvetage : enfin quelque chose que je peux organiser. Enfin quelque chose que je peux faire « correctement ». Et peut-être y a-t-il aussi une part de vérité là-dedans. Une structure peut soutenir. Les rituels peuvent stabiliser. Les outils ne sont pas le problème. Mais ils ne sont pas le but.

LES CHEMINS SPIRITUELS SONT RAREMENT RECTILIGNES. ILS N’EMPRUNTENT PAS DES ROUTES ASPHALTÉES, MAIS TRAVERSENT DES TERRAINS QUI OPPOSENT UNE RÉSISTANCE ET EXIGENT DE LA PATIENCE.

Et si les chemins prétendument « boueux » de notre vie spirituelle n’étaient pas le signe que nous nous égarons, mais faisaient partie du chemin lui-même ? Les chemins spirituels sont rarement rectilignes. Ils n’empruntent pas des routes asphaltées, mais traversent des terrains qui opposent une résistance et exigent de la patience. Peut-être que le fait même d’endurer cela, sans chercher immédiatement à optimiser, sans prendre de raccourci, constitue une forme de taqwā.

Dans une culture tournée vers la consommation, nous avons l’habitude de combler rapidement les vides. Le vide est perçu comme un manque, et non comme un espace. Pourtant, d’un point de vue spirituel, c’est peut-être précisément dans ce vide que quelque chose peut prendre forme.

La question n’est pas de savoir si nous utilisons des outils. Elle est de savoir si nous les utilisons ou si ce sont eux qui nous utilisent, en nous détournant de la véritable confrontation intérieure. Le problème n’est pas l’engagement. Le problème est la norme implicite. Lorsque la spiritualité se définit avant tout par son intensité, la comparaison s’installe. Lorsque la piété devient visible à travers l’activité, la pression apparaît. Et là où il y a de la pression naît souvent aussi la culpabilité.

Iftar avec l’Association musulmane, la Communauté juive de Berne et NCBI à la Maison des religions, le 15 mars 2026.

Les personnes très sollicitées professionnellement, celles qui s’occupent d’enfants ou de proches nécessitant des soins, qui subissent une pression financière, luttent contre un épuisement psychique ou vivent avec des problèmes de santé ne vivent pas le ramadan de la même manière que celles qui disposent de davantage de temps et de ressources émotionnelles. Pourtant, la représentation publique de la pratique religieuse suggère souvent un idéal implicite : être productif, discipliné et progresser continuellement.

D’un point de vue théologique, c’est remarquable. Car le droit islamique établit des distinctions : la maladie, le voyage, les situations éprouvantes et les circonstances individuelles sont pris en considération. Dieu s’adresse aux réalités concrètes de l’existence. La norme n’est pas l’uniformité. Et pourtant, culturellement, c’est précisément cette uniformité que nous produisons souvent.

Vivons-nous le ramadan avec le cœur ou avec le cortex préfrontal ?

La formulation est peut-être volontairement provocatrice. Mais elle décrit une expérience : une grande partie de notre quotidien religieux semble organisée de manière cognitive, structurée rationnellement et planifiée stratégiquement. Nous vivons le ramadan avec le cortex préfrontal : le siège de la planification, du contrôle et de la poursuite d’objectifs.

Mais la spiritualité ne se résume pas à la planification. Les traditions de pensée soufies décrivent, à travers des notions comme la présence (ḥuḍūr), la sincérité (iḫlāṣ) ou la vigilance intérieure (murāqaba), des qualités qui échappent à toute quantification. Impossible de les cocher sur une liste. Peut-être est-ce précisément ce qui ne se mesure pas qui est essentiel.

La question de la culpabilité

La logique de l’optimisation produit également le sentiment de ne pas être à la hauteur. Celui ou celle qui ne parvient pas à « profiter de tout » ressent rapidement un manque. Qui ne connaît pas d’envolée spirituelle peut finir par douter de son propre sérieux. Qui est épuisé peut se sentir insuffisant. Pourtant, la fatigue fait partie du jeûne. Les limites font partie de la condition humaine. Et les périodes de sécheresse intérieure font partie de l’expérience spirituelle.

Si le ramadan est exclusivement compris comme une période d’intensification, nous retirons toute légitimité à ce qui est silencieux, lent, discret. Dieu connaît les circonstances. Dieu connaît les intentions. Dieu connaît les luttes intérieures qui restent invisibles aux yeux du public. D’un point de vue théologique, l’évaluation ne réside pas dans la comparaison, mais dans la sincérité. Peut-être devrions-nous moins nous demander tout ce que nous avons réussi à accomplir et davantage nous demander à quel point nous avons été sincères et authentiques devant Dieu et envers nous-mêmes.

Le ramadan comme espace et non comme compétition

Du point de vue de la sociologie des religions, on peut observer que la pratique religieuse est de plus en plus individualisée tout en devenant simultanément performative. Le ramadan est documenté en ligne, partagé, commenté. Cela peut renforcer le sentiment de communauté. Mais cela peut aussi susciter une forme subtile de compétition.

LE JEÛNE IMPOSE DES OBLIGATIONS – OUI. MAIS IL N’EXIGE PAS UNE PERFORMANCE SPIRITUELLE MAXIMALE.

Peut-être gagnerions-nous à changer de perspective. Et si nous considérions moins le ramadan comme un défi à relever que comme un espace ? Un espace de réduction. Un espace pour s’arrêter. Un espace où tout n’a pas besoin d’être maximisé. Un espace où la différence ne signifie pas insuffisance.

Le jeûne impose des obligations – oui. Mais il n’exige pas une performance spirituelle maximale. Il appelle à la conscience. Et cette conscience peut être silencieuse. Dans une société en accélération permanente, le ramadan pourrait justement avoir quelque chose de subversif : ralentir. Non pas comme un projet supplémentaire, mais comme une interruption de cette manière de tout penser en termes de projet. Peut-être que le ramadan ne commence pas au moment où nous écrivons notre première liste. Peut-être commence-t-il au moment où nous la posons de côté.

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