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Noa Magnin

Laïcité et Islam à Genève : au-delà des normes et des dichotomies

Je voudrais brièvement analyser la relation hyper-politisée et souvent mal comprise entre la laïcité et l’islam qui coexistent dans le contexte de Genève. Je propose de repenser ces catégories au-delà du discours normatif qui a imprégné l’Europe, dans lequel elles sont réifiées comme étant fixes et prédéterminées, simplifiant une réalité bien plus complexe.

« Une Laïcité Paradoxale »

En 2019, le canton de Genève a officiellement rejoint le « mouvement laïc » en ratifiant la LLE (Loi sur la Laïcité d’État) à la suite d’un référendum accepté par 55.1% de votant·es. En tant qu’idéal, la laïcité est perçue comme une libération progressive de « l’irrationalité » et de « l’intolérance » des croyances religieuses en faveur de la « modernité », de la« rationalité », et de la « démocratie ».. L’application de cette « neutralité » en tant que principe cardinal de la laïcité vise à favoriser la paix entre groupes religieux et à préserver les droits individuels fondamentaux en protégeant « la liberté de conscience, de croyance, et de non-croyance » (art. 1, LLE).

Cependant, dans sa mise en œuvre, l’idéal laïc échoue à tenir ses promesses.. Sous le masque de la neutralité, la LLE a été instrumentalisée comme un puissant appareil politique de conservation destiné à protéger une identité et une culture nationale imaginaire basée sur l’héritage chrétien et la prétendue « modernité ». Par sa mise en œuvre, la LLE codifie stratégiquement l’espace public genevois pour réguler, restreindre et assimiler la présence perçue d’une forme menaçante d’altérité religieuse ou culturelle.

Depuis la fin du 20ème  siècle, ce sont les musulman·es qui sont devenus la cible principale d’une catégorisation sous une forme excessive de différence, et la laïcité a été présentée comme le remède à ce « problème ». Cette appréhension xénophobe est évidente dans la représentation des musulman·es dans les médias et les discours politiques à Genève. Malgré l’hétérogénéité des musulman·es, cet ensemble d’individus a été discursivement représentés comme un groupe « culturellement » homogène et politiquement sectaire, possédant un mode de vie « intrinsèquement incompatible » qui « islamisera » la sphère publique et le mode de vie suisse.

Il apparaît clairement que la laïcité, en réponse à cette peur croissante d’une altérité excessive, cherche à réguler la religiosité des musulman·es et à effacer les visibilités islamiques de la sphère publique. Comme le déplore un étudiant musulman de 25 ans de l’Université de Genève (UNIGE) : « à genève, même les aspects fondamentaux les plus basiques de ma religion sont considérés comme problématiques… alors qu’est-ce que je suis censé faire ? »

Il apparaît clairement que la laïcité […] cherche à réguler la religiosité des musulman·es et à effacer les visibilités islamiques de la sphère publique.

« Au-delà des Dichotomies »

Malgré le supposé antagonisme binaire entre la laïcité et l’islam, les deux catégories sont loin d’être incommensurables. Je considère que les deux sont enchevêtrés et coexistent dans une forme de dialogue marqué par des tensions. La laïcité, telle qu’elle se déploie à Genève, ne peut être pleinement saisie sans examiner son prétendu antagoniste, l’islam, et vice-versa.

Cette interaction dynamique produit de nouvelles esthétiques, subjectivités, et modes de vie hétérogènes qui ne sont ni purement laïcs, ni strictement islamiques. Ainsi, cette interaction entre la laïcité et l’islam configure un espace particulier qui influence la manière dont les musulman·es pratiquent et vivent leur foi au quotidien.

« Une Négociation Quotidienne »

À travers des observations et des entretiens de terrain que j’ai mené auprès de musulman·es étudiant à l’UNIGE et vivant à Genève, j’ai eu l’occasion d’explorer cet espace et la manière dont il influence la vie quotidienne des musulman·es pratiquants. Ces expériences, bien que diverses, impliquent toutes un processus nuancé de négociation et de transgression. En naviguant dans l’espace codifié de Genève, ces étudiant·es musulman·es négocient constamment leurs identités et leurs désirs tout en transgressant les normes laïques pour s’affirmer dans un système qui cherche à les invisibiliser. « En faite, à Genève, il faut constamment s’adapter et braver les interdits » dit Mouna*, 21 ans, étudiante en relations internationales à l’UNIGE.

Photographie personnelle de l’emplacement d’un lieu de prière improvisé au sixième étage de Uni Mail.

Un des exemples les plus frappants que j’ai exploré au cours de mon travail de terrain est l’émergence de sites de prière improvisés à l’UNIGE. Malgré de nombreuses pétitions réclamant la création de salles de prière multiconfessionnelles, l’UNIGE a systématiquement rejeté ces demandes, invoquant un attachement aux principes de la « constitution laïque » du canton. Cette décision, qui s’inscrit ostensiblement dans le paradoxe de la laïcité, est marquée par un double standard. Puisque de fait, l’université soutient activement une aumônerie protestante et catholique qui organise des événements pour les étudiant·es. Face à ces contraintes ciblées et à cette inégalité structurelle, les étudiants musulmans ont établi des lieux de prière officieux, relativement isolés, tels que dans un escalier de secours du sixième étage à Uni Mail, afin d’accomplir discrètement leurs pratiques religieuses quotidiennes.

Contrairement à ce qu’affirment les responsables institutionnels de l’UNIGE et de nombreux journalistes, prier dans des lieux publics dissimulés au milieu des contraintes laïques est loin d’être une « manifestation politique », visant à s’opposer au système genevois par l’imposition de leur « dogme » religieux (Zugravu, 2022). Force est de constater que ces actes s’apparentent bien davantage à des motifs dont la compréhension suppose une infinie nuance et une attention délicate aux aspirations personnelles et existentielles des individus impliqués.

« Un Islam du Cœur »

Grâce aux échanges avec les musulman·es que j’ai eu le privilège de rencontrer, j’ai découvert que la foi islamique telle qu’elle est pratiquée et vécue par ces personnes n’est pas intrinsèquement politique ou culturelle, pas plus qu’elle n’est uniforme ou statique. Il s’agit plutôt d’une pratique profondément personnelle et spirituelle qui permet aux individus d’entretenir une relation intime avec Dieu et avec eux-mêmes.

Bien que ces expériences religieuses ne soient pas exclusives à Genève, leur expression ne peut être pleinement comprise qu’en considérant leur relation dynamique avec la laïcité. Essentiellement, la laïcité a redéfini l’expérience d’être musulman·e dans Genève, ce qui a conduit à une expression plus personnalisée de la foi.

En fin de compte, leur mode de vie, comme celui des autres, fait partie intégrante de la tapisserie diversifiée de Genève, qu’elle défend avec fierté.

Par conséquent, dans l’espace laïc genevois, être musulman·e n’est pas synonyme d’adhésion aveugle à une idéologie religieuse ou politique, ni d’un simple comportement sectaire. Il s’agit plutôt d’un mode de vie profondément personnel, ancré dans le tissu genevois, qui s’engage quotidiennement dans ses structures, non pas en y résistant, mais en y vivant activement. Cet engagement approfondit leur pratique religieuse, amplifie leur culture morale et l’incarnation de leur foi. En fin de compte, leur mode de vie, comme celui des autres, fait partie intégrante de la tapisserie diversifiée de Genève, qu’elle défend avec fierté. Pour citer l’œuvre de Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra, «Que ma voie soit ma voie ! Quant à la bonne voie, la voie juste et l’unique voie, elle n’existe pas ».

Bibliographie:

Zugravu, L. L. (2022, May 14). Au secours, Dieu squatte les couloirs de luniversité. Le Temps. https://www.letemps.ch/opinions/chroniques/secours-dieu-squatte-couloirs-luniversite



Auteur

  • Noa Magnin

    Étudiant en master en anthropologie et sociologie à l'Institut de hautes études internationales et du développement à Genève ||| Noa Magnin est un jeune chercheur né en Suisse. Actuellement en train de terminer son master, il se prépare à entamer un doctorat en anthropologie et sociologie à l'Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève. Ses recherches se concentrent sur l'étude des pratiques religieuses des musulmans confrontés à des contraintes politiques, légales et sociales en Europe. Fondée sur un travail ethnographique approfondi, son approche intègre un solide cadre conceptuel philosophique.

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