Dans son Invention du quotidien I (1980), le sociologue Michel de Certeau différencie l’espace du lieu. Le premier est conçu par les architectes comme devant accueillir un garage, tandis que le second va transformer ce garage dans des pratiques sociales spécifiques, comme un lieu de prière. La manière dont un lieu est ainsi investi éclaire comment un groupe social est reçu dans un pays. Deux exemples me permettent d’éclaircir mes propos : les lieux cultuels musulmans et les foyers d’accueil pour les personnes migrantes.
Un espace à investir, un lieu à bâtir
Une personne migrante (étudiante, demandeuse d’asile, travailleuse, touriste, réfugiée, etc) qui s’installe dans un nouveau pays réagit en fonction du nouveau contexte social et politique. Ainsi, elle se reterritorialise. Tout en s’accommodant au contexte local, elle désire maintenir un héritage culturel et religieux. Ceci passe par l’apprentissage d’une langue aux enfants, la transmission d’une tradition culinaire ou par le partage de valeurs religieuses. Pour certaines d’entre elles, l’importance de maintenir des liens avec le background culturel quitté peut passer par la création d’un lieu pour y officier des cérémonies religieuses.
Dans le contexte vaudois, par exemple, les communautés fondent des mosquées dans des espaces qui n’ont pas été pensés pour prier. Elles s’établissent dans des anciens bureaux, des garages, une fabrique de meuble ou dans des locaux commerciaux. Par ailleurs, la façade externe de ces espaces s’éloigne d’une connotation religieuse. Les vitre teintées, les rideaux ou stores fermés ne traduisent ainsi pas l’existence de cérémonies religieuses musulmanes.
Une invisibilité choisie ou une visibilité imposée ?
Toutefois, malgré une invisibilisation parfois désirée mais également imposée, on assiste depuis plusieurs années à une visibilisation politico-médiatique accrue de la communauté musulmane. Une visibilité fréquemment teintée de préjugés ou de stéréotypes négatifs. Une augmentation de la visibilité sociale des personnes musulmanes peut avoir comme résultat la sortie progressive de la minorité musulmane de son silence. La création de la faitière de l’UVAM et sa demande à l’État de Vaud d’être reconnue de droit publique en est un exemple. L’espace reflète ainsi une première volonté d’être invisibles pour éviter la stigmatisation sociale. Néanmoins, côtoyée aux réactions politiques, cette volonté s’est mutée en des démarches pour se faire entendre. Une tendance à ne pas généraliser. Comme le documente le juriste René Pahud de Mortanges [1], les nombreux appels à une meilleure reconnaissance des communautés musulmanes n’ont, par exemple, pas trouvé une réponse favorable dans les urnes à Zurich en 2003.

Avoir une reconnaissance porte de nombreux bénéfices. Au fil des décennies, les cantons ont reconnu les communautés israélites, les églises catholiques romaines ou encore les minorités alévies à Bâle-Campagne. Cette reconnaissance a instauré une représentation sociale favorable dans les communautés locales, un financement par l’imposition, un développement et une solidifications des structures associatives et des collaborations avec l’État [2].
Héberger des requérant·es d’asile et des réfugié·es à moindre coût
Les cantons doivent garantir l’hébergement des personnes qui sont passées en procédure d’asile dans les Centres fédéraux d’asile (CFA). Cette tâche est soutenue financièrement par le Secrétariat d’État aux migrations (SEM). Des pratiques hétéroclites sont ainsi remarquables entre les cantons. Les personnes sont logées dans des espaces réaménagés en lieux d’accueil : des abris de la protection civile, des hôpitaux, des maisons pour travailleur·euse saisonnier·ère, des couvents, des auberges, des sanatoriums, etc. Ces espaces réinvestis sont rarement disposés au centre-ville, souvent présents à l’orée des villes, aux abords des villages si ce n’est en pleine montagne.
Moins coûteux que de bâtir un logement neuf, ouvrir un foyer d’accueil rencontre souvent des résistances au niveau local. Des citoyen·nes questionnent, ne sont pas d’accord et font pression sur la municipalité qui, de son côté, s’oppose au canton. Une fois le centre ouvert, les personnes exilées sont ainsi soit au centre de tous les regards si le foyer est en ville, soit absentes de leur champ de vision si la bâtisse est à l’extérieur des zones d’influence. Loin des axes routiers, situés en campagne ou en montagne, les personnes hébergées se sentent mises à l’écart de la société.
Décisions politiques
Contrairement à l’exemple des associations musulmanes où les personnes ont une ère de liberté dans le choix d’un espace, les migrant·es sont assigné·es à ces foyers dont leur localisation est le résultat de facteurs politiques et économiques. Ces murs et les stratégies politiques mis en place pour les investir révèlent différents discours de la société d’accueil. Il serait nécessaire, ainsi, d’éviter une accumulation trop élevée dans un même espace de requérant·es d’asile et de réfugié·es en les dispersant aux quatre coins d’un canton. Il est nécessaire de dialoguer avec les communes pour éviter un refus par les habitants. La limitation des dépenses dans un lieu d’accueil passe par la création d’un espace dans un lieu pensé pour d’autres pratiques (hôpitaux, camps de vacances). Ou encore, les économies se réalisent par la délégation des tâches de gestion des hébergements à des sociétés privées [3].
Ce ne sont pas que des charpentes
Les murs, fenêtres et portes d’une bâtisse racontent une histoire sociale de l’intégration des individus au sein d’une société. Cette vision de l’intégration est à double sens. Premièrement, elle saisit la façon dont la société d’accueil perçoit les personnes immigrées, qu’elles soient musulmanes ou qu’elles aient demandé l’asile. Secondement, elle comprend la manière dont les nouveaux et nouvelles venu·es réagissent aux normes locales.
Cette binarité évoquée est en réalité un spectre vaste où les personnes se positionnent différemment en fonction de différents critères : la nationalité suisse, la religion, le genre, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, la classe sociale, le pays d’origine, la race, etc. Les individus ne s’opposent pas en deux groupes, au contraire, mais le schéma décrit dans cette article offre une compréhension politique et symbolique de la manière dont les espaces sont des lieux investis.
Bibliographie
[1] PAHUD DE MORTANGES, René, « Entre pluralisation religieuse et sécularisation : l’évolution récente de la reconnaissance étatique des communautés religieuses en Suisse », dans https://folia.unifr.ch/documents/307499/files/entrepluralisationreligieuseetscularisationpdm.pdf
[2] Il est à noter que l’utilisation du levier de reconnaissance est fortement différente entre les cantons. Vaud offre la possibilité de déposer un dossier de reconnaissance publique alors que Genève s’éloigne de ce modèle pour proposer un soutien financier aux communautés qui s’investissent dans des services d’intérêt publics.
[3] Plusieurs études passionnantes à lire sur certains cantons : le Valais avec Viviane Cretton (2020), Neuchâtel avec Thiévent (2004) ou encore Berne avec Bernasconi (2015).
