Que signifie le fait de naître ? À partir de son expérience personnelle, Lavanya Ramalingam, scientifique dans le domaine de la radio-oncologie et de la radiothérapie, originaire du Sri Lanka, mêle réflexions biographiques et éclairages sur la naissance, le karma et le sens de la vie dans une perspective tamoule hindoue – des rituels entourant la grossesse et la naissance aux questions que soulève le fait de grandir entre deux cultures.
Je me souviens encore très bien d’une expérience vécue dans mon enfance. J’avais environ sept ans lorsque, un jour, j’ai perdu ma peluche préférée. J’étais très triste et je l’ai cherchée longtemps, sans succès. À un moment donné, j’ai dû accepter qu’elle était perdue pour toujours, et je suis restée très triste pendant plusieurs jours. Quelques jours plus tard, j’ai soudain retrouvé ma peluche. J’étais folle de joie. Mais ce bonheur n’a duré que quelques instants, puis j’ai retrouvé mon quotidien habituel.
Cette nuit-là, je me suis mise à réfléchir. La tristesse d’avoir perdu ma peluche avait duré bien plus longtemps que la joie de l’avoir retrouvée. Pourquoi ? Cela signifiait-il que les émotions tristes étaient plus fortes que les émotions heureuses ? Et au fond, qu’est-ce que le véritable bonheur ?
Ces réflexions ont fait naître en moi beaucoup d’autres questions. À la fin de cette nuit, une question est restée – une question qui m’accompagne encore aujourd’hui. Je me la pose sans cesse, je cherche des réponses, puis j’y réfléchis à nouveau. Cette question est la suivante : « Quel est le véritable sens de cette vie – pourquoi naissons-nous ? »
À la recherche de réponses dans la science et la spiritualité
Cette question m’accompagne depuis l’enfance. En grandissant, j’ai commencé à m’intéresser de plus près à la religion. J’ai lu des ouvrages religieux, observé la vie humaine et cherché également dans la science des réponses à la question du sens de la vie.
Étant moi-même scientifique, j’aborde aussi de nombreuses questions religieuses sous un angle scientifique. En science, nous avons l’habitude d’observer, de mesurer et de confirmer les choses à l’aide de preuves. Les connaissances se construisent à partir de résultats vérifiables et d’explications que l’on peut comprendre et retracer. Il peut donc parfois être difficile d’adhérer à des conceptions religieuses qui ne peuvent être clairement démontrées. Avec le temps, j’ai toutefois appris que science et religion ne sont pas nécessairement opposées. La science nous aide à comprendre comment le monde fonctionne, tandis que la religion cherche plutôt à expliquer pourquoi nous sommes ici et quel sens notre vie peut avoir. Pour moi, science et spiritualité constituent deux voies qui font partie de ma recherche de réponses.
Science et religion ne sont pas nécessairement opposées.
Il est important de comprendre que, dans le contexte hindou, religion et culture sont très étroitement liées. Certaines traditions trouvent leur origine dans des textes religieux, d’autres dans des cultures régionales. Pour ma part, je suis issue de la tradition hindoue tamoule du Sri Lanka. Beaucoup de ces traditions ressemblent à celles de la culture tamoule en Inde, mais il existe aussi certaines différences.
La naissance et la mort dans l’hindouisme
Dans l’hindouisme, la naissance et la mort occupent une place très importante. Dans la tradition dans laquelle j’ai grandi, une personne ne se résume pas à son nom, à sa profession ou à son rôle dans la société. Car même si ces éléments changent, je reste toujours moi-même. Suis-je alors mon corps ? Dans ma tradition, la réponse est non. Le corps change constamment. Il grandit, vieillit et finit un jour par disparaître. Pourtant, quelque chose en nous demeure.
De nombreux hindous s’interrogent ainsi sur une question philosophique fondamentale : qui suis-je vraiment ? La plupart des traditions hindoues considèrent que notre âme – appelée Atman en sanskrit – est éternelle. Le corps est éphémère, mais l’âme subsiste. Elle traverse un cycle de naissances, de morts et de renaissances. Ce cycle se poursuit jusqu’à ce que l’âme atteigne un état appelé Moksha. Moksha signifie libération. C’est le moment où l’âme est entièrement purifiée et s’unit au divin.
Le corps est éphémère, mais l’âme subsiste.
Une image m’aide personnellement à comprendre cette idée : celle d’un fleuve. Un fleuve prend sa source dans les montagnes. Il traverse des vallées, des paysages arides, affronte la pluie et de nombreux obstacles. Tout au long de son parcours, il connaît de multiples transformations. Mais à la fin, il atteint la mer et en devient une partie. Dans de nombreuses traditions hindoues, le cheminement de l’âme est décrit de manière assez similaire. Après de nombreuses expériences et de nombreuses vies, elle atteint finalement le divin et s’unit à lui.
Lorsque je parle de Dieu, j’utilise souvent le nom de Shiva. D’autres personnes emploient d’autres noms, comme Vishnu, Murugan et bien d’autres encore. Je crois cependant que – si l’on comprend l’essence de l’hindouisme comme je la comprends – le nom précis que l’on donne au divin importe peu. Je suis néanmoins consciente qu’il existe de nombreuses traditions hindoues différentes et que toutes ne partagent pas cette vision. J’ai appris à ne pas nécessairement concevoir Dieu comme une personne unique, qui existerait séparément du monde. Le divin m’apparaît plutôt comme quelque chose qui imprègne l’univers tout entier – comme une réalité dans laquelle tout est relié.
Le karma et le sens de la naissance
Dans la tradition hindoue dans laquelle j’ai grandi, on enseigne que la prochaine naissance d’une âme dépend de la manière dont elle agit dans sa vie actuelle. Ce principe est appelé karma. Le karma repose sur l’idée que chaque action produit un effet. Les bonnes actions entraînent des conséquences positives, les mauvaises des conséquences négatives. Chaque être humain est responsable de ses propres actes.

C’est pourquoi la naissance représente pour nous un moment particulièrement important. Elle marque le début d’un nouveau voyage pour l’âme. Le corps est souvent considéré comme une sorte de véhicule qui permet à l’âme de poursuivre son chemin. Il est donc lui aussi considéré comme quelque chose de précieux, dont nous devons prendre soin.
Les rituels autour de la grossesse et de la naissance
Dans de nombreuses traditions hindoues, la grossesse et la naissance sont entourées de rituels et de célébrations. Fait intéressant, ceux-ci commencent souvent bien avant la naissance elle-même. J’ai pu observer que, traditionnellement, le couple reçoit déjà de nombreuses bénédictions lors de son mariage.
Une formule de bénédiction bien connue évoque seize formes de richesse. Celles-ci ne désignent pas uniquement la prospérité matérielle, mais aussi des qualités et des bienfaits tels que le savoir, l’intelligence, la santé, la force, le courage, la longévité, la moralité, la confiance, la persévérance et la réussite. Parmi ces bénédictions figure également le souhait d’avoir de « bons » enfants. Ainsi, bien avant même une grossesse, avoir des enfants est déjà considéré comme l’un des éléments d’une vie accomplie.
Être entourée pendant la grossesse
La tradition veut que les femmes enceintes fassent l’objet d’une attention particulière. Les personnes plus âgées leur donnent leur bénédiction et la famille cherche à soutenir au mieux la future mère. La nourriture joue un rôle important à cet égard. Dans de nombreuses familles tamoules, préparer à manger et partager un repas avec les autres sont des marques d’amour et d’attention.
Je l’ai moi-même ressenti très fortement durant mes grossesses. De nombreux membres de ma famille et des personnes de mon entourage cuisinaient pour moi et m’apportaient des plats. Cela m’a particulièrement aidée pendant la période des nausées matinales. Je me souviens encore aujourd’hui de tous les plats différents et délicieux que j’ai reçus durant cette période.
La tradition veut que les femmes enceintes fassent l’objet d’une attention particulière.
Les hommes jouent eux aussi un rôle important lors de la naissance d’un enfant, notamment en soutenant leur épouse. Il est intéressant de noter que, dans le contexte tamoul, le frère de la mère – c’est-à-dire l’oncle maternel de l’enfant – occupe également une place particulière. Il joue un rôle important dans de nombreux rituels et y est presque autant impliqué que le père. La responsabilité envers l’enfant est ainsi portée par plusieurs personnes.
Valaikappu – la cérémonie des bracelets
Le Valaikappu est un rituel important durant la grossesse. Cette célébration a généralement lieu au septième ou au neuvième mois. Pendant la cérémonie, d’autres femmes parent la future mère de nombreux bracelets de verre colorés. Le doux tintement des bracelets est censé apaiser l’enfant dans le ventre de sa mère et lui apporter de la joie. C’est une fête joyeuse, au cours de laquelle la future mère est mise à l’honneur avec des cadeaux et de bons plats. Cette cérémonie symbolise également le soutien de toute la communauté.
Les rituels après la naissance
Après la naissance également, plusieurs rituels importants ont lieu, en particulier durant la première année de vie de l’enfant. Traditionnellement, la cérémonie du prénom se déroule le 31e jour après la naissance. Le prénom est choisi avec soin, souvent en fonction de l’horoscope de naissance de l’enfant. Durant le rituel, on prépare un plateau rempli de riz. La mère y écrit pour la première fois le prénom du bébé. Puis le père ou un prêtre murmure trois fois le prénom à l’oreille droite de l’enfant.
Le 41e jour, la tradition veut que l’on rase la tête du bébé. Les cheveux avec lesquels l’enfant est né sont entièrement retirés. Ce geste symbolise la purification du karma indésirable provenant d’une vie antérieure. Parmi les autres traditions figurent notamment le perçage des oreilles chez les filles ainsi que le premier aliment solide – généralement une bouillie de riz sucrée, vers le cinquième mois. De la grossesse jusqu’à la fin de la première année de l’enfant, chaque étape importante de son développement est célébrée. D’après mon expérience, ces traditions renforcent non seulement la foi, mais aussi les liens au sein de la famille et de la communauté.
Ne pas avoir d’enfants et les attentes de la société
À ma connaissance, les traditions hindoues n’imposent pas clairement aux femmes une obligation religieuse d’avoir des enfants. Beaucoup d’attentes relèvent davantage des normes sociales que des textes religieux. Aujourd’hui, il est mieux accepté qu’un couple n’ait pas d’enfants. Malgré cela, j’ai parfois le sentiment que beaucoup de femmes ne se demandent pas vraiment si elles souhaitent avoir des enfants, mais plutôt quand elles en auront.
J’ai le sentiment que les femmes ne se demandent pas si elles veulent avoir des enfants, mais seulement quand elles en auront.
Traditionnellement, les enfants sont considérés comme une grande bénédiction. Personnellement, je ne me suis jamais vraiment demandé si je voulais avoir des enfants. Pour moi, il avait toujours été évident que j’en voulais. Mon mari, qui réfléchit beaucoup à ce genre de questions, m’a demandé un jour si nous voulions réellement des enfants ou si nous ne faisions que suivre les attentes de la société. Je n’ai pas eu besoin d’y réfléchir longtemps. Pour moi, la réponse était immédiatement évidente.
Après la naissance de nos enfants, j’ai dû mettre mon évolution professionnelle entre parenthèses pendant quelques années. Je n’ai pourtant jamais regretté cette décision. Je me sens profondément privilégiée d’avoir mes enfants. Ils comptent parmi les plus beaux cadeaux de ma vie. Il m’arrive néanmoins de me demander : ce désir vient-il réellement uniquement de nous-mêmes ? Ou avons-nous été façonnés, au fil des générations, au point de croire que nous devons avoir des enfants ? Peut-être ne trouverons-nous jamais de réponse définitive à cette question.
Grandir entre deux cultures
Élever des enfants entre deux cultures représente un défi particulier. Mes enfants grandissent en Suisse, tandis que nos racines culturelles sont ancrées dans la tradition tamoule hindoue. Ici, des fêtes comme Noël sont visibles partout. Les villes sont décorées, on en parle à l’école et de nombreux enfants partagent ensemble l’attente et l’enthousiasme qui précèdent les fêtes.
Pour nos propres fêtes, la situation est différente. Deepavali, la fête des lumières, en est un bon exemple. Pour mes enfants, Deepavali est souvent un jour comme les autres. Ils vont à l’école, leurs amis n’en parlent pas et presque rien, autour d’eux, ne leur rappelle que c’est un jour de fête. Bien entendu, nous célébrons Deepavali à la maison. Nous préparons des plats traditionnels, allumons des lampes et expliquons aux enfants la signification de cette fête. Malgré tout, ce sentiment de participer à une grande célébration collective fait défaut. Il est donc parfois difficile de susciter chez eux le même enthousiasme que celui qu’ils éprouvent, par exemple, à l’approche de Noël.
Au temple, la tradition devient plus vivante et plus concrète pour les enfants.
Dans de telles situations, les temples jouent un rôle important pour nous. Il existe également des temples hindous en Suisse, qui constituent un lieu essentiel pour de nombreuses familles. Les enfants peuvent y voir nos rituels, entendre des récits religieux et rencontrer d’autres familles qui partagent des racines similaires. Lorsque de nombreuses personnes célèbrent une fête ensemble, une atmosphère particulière se crée. Pour les enfants, la tradition devient ainsi plus vivante et plus facile à comprendre.
Une dernière réflexion
La naissance marque le début d’un voyage important. Autrefois, je me demandais parfois : si beaucoup de choses dans la vie sont déjà déterminées, de quelle liberté disposons-nous réellement ? Aujourd’hui, je vois la vie comme un match de football. Nous savons quand le match a lieu, combien de temps il dure et sur quel terrain nous jouons. Les règles sont elles aussi fixées. Mais à l’intérieur de ces règles et du temps qui nous est imparti, il existe une infinité de manières de jouer. Il en va de même dans la vie.
Pour moi, la bienveillance et la compassion priment sur tout le reste. Dans la Bhagavad-Gita, Krishna enseigne que nous ne devons pas accomplir de bonnes actions dans l’attente d’une récompense. Nous devons faire le bien parce qu’il est de notre devoir de faire ce qui est juste. J’espère que nous pouvons tous considérer notre naissance comme quelque chose de précieux. Lorsque nous prenons conscience de la valeur de cette vie, nous pouvons essayer de la vivre avec bienveillance, responsabilité et conscience.
Il m’arrive alors de repenser à cette question qui m’habite depuis l’enfance : pourquoi naissons-nous ? Peut-être est-ce précisément là que réside le sens de notre naissance : dans la possibilité d’apprendre, pas à pas, au cours de cette vie, à agir avec compassion et à laisser derrière nous quelque chose de bon dans ce monde.
