Rafaela Estermann

Le dilemme communicationnel du travail interreligieux

Le travail interreligieux prend le plus souvent naissance à petite échelle : dans les relations, les échanges et les projets dont la portée reste limitée. La communication est souvent perçue comme une tâche secondaire, que l’on remet à plus tard, lorsqu’il y aura davantage de temps et de ressources. Or, ce moment n’arrive que rarement. Pourtant, c’est précisément la communication qui détermine la visibilité, le renouvellement des acteurs, le financement et la pertinence sociétale du travail interreligieux dans un contexte marqué par un discours largement sécularisé sur la religion. Cet article décrit ce dilemme structurel et s’interroge sur les moyens de rompre progressivement le cercle vicieux de l’invisibilité et du manque de ressources.

Dans le domaine interreligieux, la communication n’est souvent pas considérée comme une composante à part entière du travail, mais comme une tâche qui intervient après coup, lorsque du temps et des ressources restent disponibles. Le cœur de l’activité réside avant tout dans le travail relationnel et la rencontre, autrement dit dans une communication qui se déploie dans des contextes directs et de proximité. Cela se manifeste notamment par le fait que les mêmes personnes se retrouvent dans différents cadres : au sein du comité d’une organisation, lors d’une table ronde, d’une cérémonie commémorative ou d’un groupe de travail. La confiance se construit grâce à ces contacts personnels répétés. La communication est souvent informelle ; elle emprunte des voies courtes, se déroule dans les échanges directs ou les conversations qui suivent les événements. Elle demeure ainsi fortement liée aux relations personnelles et aux circonstances.

LA COMMUNICATION RESTE SOUVENT INFORMELLE.

En revanche, les processus de communication plus larges, qui permettent de transmettre de manière systématique les informations, les expériences et les connaissances, retiennent beaucoup moins l’attention. Comment les contenus issus des instances interreligieuses sont-ils relayés au sein des différentes communautés ? Existe-t-il des canaux établis pour communiquer les décisions ou l’état des discussions ? Les résultats sont-ils régulièrement repris dans les bulletins paroissiaux, les lettres d’information ou sur les sites internet ? Ces questions sont rarement posées de manière explicite. La communication reste ainsi souvent limitée aux personnes directement impliquées, au lieu d’atteindre la base des communautés concernées et, au-delà, le grand public.

Dans le domaine interreligieux, plusieurs défis structurels étroitement liés les uns aux autres peuvent ainsi être identifiés :

1. La communication est en concurrence avec les missions essentielles.

Le travail interreligieux exige beaucoup de temps et repose sur les relations humaines. Organiser des événements, entretenir les relations, gérer les conflits ou mener des activités de formation mobilise déjà l’essentiel des ressources disponibles. La communication est donc fréquemment reportée ou menée de manière ponctuelle.

2. La communication est rarement professionnalisée.

De nombreuses organisations et de nombreux projets reposent sur l’engagement bénévole ou sur de très faibles taux d’activité. Dans ces conditions, il est difficile de mettre en place une communication stratégique, une évaluation ou une transmission systématique des connaissances.

3. La communication reste locale et dépend fortement des personnes.

Les connaissances demeurent souvent au sein d’une organisation, d’un projet, voire entre les mains d’une seule personne. Les expériences sont rarement documentées ou transmises de manière systématique. À chaque changement de responsable, un risque important de perte de savoir apparaît.

Ces difficultés s’alimentent mutuellement et créent un cercle vicieux : une communication insuffisante réduit la visibilité ; le manque de visibilité complique le développement durable des ressources (rayonnement, relève, financement) ; et l’insuffisance des ressources financières rend à son tour la communication plus difficile.

Une question fondamentale se pose dès lors : quelles formes de communication permettraient au travail interreligieux de sortir progressivement de ce dilemme structurel fait d’invisibilité, de manque de ressources et d’une portée limitée ?

LE « PROBLÈME DE CIRCULATION » : LORSQUE LES CONNAISSANCES NE CIRCULENT PAS

L’un des principaux défis de la communication dans le domaine interreligieux peut être décrit comme un « problème de circulation » : les informations, les expériences et les contacts circulent de manière limitée entre les organisations, les projets, les générations, les instances, les communautés et le grand public.

Cette réalité apparaît particulièrement clairement lorsque certaines personnes participent, en tant que déléguées, à des rencontres interreligieuses, des plateformes de dialogue ou des projets. Bien souvent, cet engagement reste cantonné au cercle des personnes directement impliquées. Au sein de leur propre communauté, on en parle peu ; les expériences sont rarement transmises et les nouvelles personnes ne découvrent ni l’existence de ces initiatives ni les possibilités de s’y engager. L’engagement demeure invisible, les possibilités de participation restent méconnues et la relève fait défaut.

SANS UNE COMMUNICATION EFFICACE, IL EST DIFFICILE DE SAVOIR QUI FAIT QUOI DANS LE DOMAINE INTERRELIGIEUX.

Les défis liés à la communication dans le domaine interreligieux sont donc aussi des enjeux structurels pour son avenir. Le manque de visibilité rend plus difficile la recherche de financements et l’obtention d’un soutien politique, tandis que l’importance sociétale du travail interreligieux reste en deçà de son potentiel. Les personnes s’engagent là où elles voient un engagement concret. Si le travail interreligieux demeure peu visible au sein même des communautés, les occasions d’y prendre part restent rares. Et sans une communication efficace, il devient difficile de savoir qui fait quoi dans ce domaine : des doublons apparaissent, tandis que des synergies pourtant possibles restent inexploitées.

Comment parler de la religion dans un discours marqué par la sécularisation

Une autre donnée essentielle pour la communication dans le domaine interreligieux est le contexte du débat public, autrement dit la manière dont la religion est évoquée dans la société. Les organisations actives dans le dialogue interreligieux communiquent dans un environnement où la religion est souvent considérée comme relevant de la sphère privée : une affaire personnelle qui n’a pas nécessairement sa place dans l’espace public. En revanche, la religion devient très visible lorsqu’elle est associée à des conflits, à des abus de pouvoir ou à des débats de société, tels que l’initiative contre les minarets ou l’interdiction de la burqa.

Cette situation façonne profondément les conditions de la communication. Dans le débat public, la religion vécue au quotidien est peu visible et n’est généralement pas considérée comme un sujet digne d’être relayé. Les initiatives de personnes qui s’engagent en faveur du dialogue et de la coopération reçoivent elles aussi peu d’attention. La religion apparaît ainsi de plus en plus comme un phénomène ayant peu de pertinence pour la société.

En revanche, elle revient brusquement au centre du débat public lorsqu’il est question de son rôle dans la société, des identités religieuses ou encore de l’extrémisme et de la violence. Elle est alors souvent présentée comme un problème de société, voire comme une menace potentielle pour la cohésion sociale.

Image : Visite d’une mosquée. Photo : @Katja Joho

Cette perception contraste fortement avec la réalité historique. Comme le rappelle José Casanova dans L’Europe face à la peur de la religion, le XXe siècle a été marqué par une violence sans précédent, des deux guerres mondiales à de nombreux autres conflits dont les causes n’étaient pas d’ordre religieux. Pourtant, l’idée selon laquelle la religion serait la principale cause des conflits dans le monde demeure profondément ancrée. Ce cadre d’interprétation constitue un obstacle majeur à toute communication publique sur le travail interreligieux et, plus largement, sur les religions.

So entsteht ein Deutungsrahmen, in dem Religion besonders dann Aufmerksamkeit erhält, wenn sie mit Konflikt oder gesellschaftlichen Spannungen verbunden wird. Dieses Ungleichgewicht verstärkt sich selbst. Medien berichten bevorzugt über Ereignisse, die als Konflikt, Abweichung oder Krise wahrgenommen werden. Dadurch entsteht langfristig ein verzerrtes Gesamtbild, das wiederum Erwartungen darüber prägt, was als «relevantes» Religions-Thema gilt – sowohl in Redaktionen als auch in der Öffentlichkeit. Organisationen kommunizieren somit nicht in einem neutralen Umfeld, sondern in einem Diskurs, in dem Religion bereits mit bestimmten Deutungsmustern verbunden ist.

LA PERCEPTION NOUS JOUE DES TOURS

Cette situation est renforcée par des mécanismes fondamentaux de traitement de l’information propres à l’être humain. Nous ne recevons pas les nouvelles informations de manière neutre ; nous les interprétons à travers nos représentations préexistantes du monde. L’un des mécanismes les plus importants est le biais de confirmation (confirmation bias) : les informations qui confortent nos convictions sont plus facilement remarquées, mémorisées et jugées crédibles. À l’inverse, celles qui les remettent en question sont davantage soumises à un examen critique, relativisées, voire ignorées.

LES ÊTRES HUMAINS NE PERÇOIVENT PAS LES NOUVELLES INFORMATIONS DE MANIÈRE NEUTRE.

Dans le domaine de la communication sur la religion, cela signifie que les représentations nuancées ou positives se heurtent à des attentes déjà bien établies. Lorsqu’une image très négative de la religion prévaut, les exemples positifs sont souvent perçus comme des cas isolés, des exceptions, des stratégies de communication ou encore comme une vision excessivement idéalisée de la réalité. Corriger cette perception devient alors particulièrement difficile.

À cela s’ajoute un autre dilemme communicationnel : lorsque les stéréotypes existants sont évoqués explicitement, ils risquent d’être réactivés et renforcés. À l’inverse, s’ils ne sont pas mentionnés, il devient souvent difficile de créer un lien avec les connaissances et les représentations déjà présentes chez le public. La communication dans le domaine interreligieux évolue ainsi dans une tension permanente : elle doit ouvrir de nouvelles perspectives sans contribuer, malgré elle, à consolider les schémas d’interprétation existants.

LA COMMUNICATION COMME RESPONSABILITÉ COLLECTIVE

La communication dans le domaine interreligieux n’est pas une simple question technique ou organisationnelle. Elle constitue à la fois un défi structurel, culturel et sociétal. Elle touche aux ressources, à la coopération, au renouvellement des acteurs, à la perception publique, à la visibilité et, à long terme, à l’impact du travail interreligieux.

LA COMMUNICATION DEVIENT UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE.

Compte tenu du contexte sociétal, cette mission ne peut être assumée par les seules organisations prises individuellement. À bien des égards, la communication devient une responsabilité partagée par l’ensemble du domaine interreligieux. Elle constitue une condition essentielle de la visibilité, de la coopération et de l’ancrage du travail interreligieux dans la société. Le principal défi consiste à faire de la communication, au-delà des cercles déjà engagés, une composante à part entière de la pratique interreligieuse. Cette responsabilité doit être répartie entre plusieurs acteurs afin qu’elle ne soit pas perçue comme une charge supplémentaire, difficile à assumer pour chacun.

PERSPECTIVES : À QUOI POURRAIT RESSEMBLER LA PROCHAINE ÉTAPE ?

Si, dans le domaine interreligieux, la communication constitue à la fois un problème de ressources, de circulation de l’information et de discours public, la question qui se pose n’est peut-être pas celle d’une grande stratégie globale, mais plutôt celle des premiers pas à entreprendre. Comment organiser la communication de manière à sortir progressivement du dilemme structurel décrit, sans pour autant surcharger les structures existantes ?

On constate rapidement qu’une partie du défi réside précisément dans le fait qu’il n’existe pas de réponse simple. Certaines tâches peuvent être abordées à l’échelle locale, tandis que d’autres dépassent les capacités d’une seule personne, d’un projet ou d’une organisation. La communication agit donc simultanément à plusieurs niveaux.

a) La visibilité commence à petite échelle.

Une partie de la dynamique se joue au sein même des communautés. L’engagement reste souvent invisible parce qu’il n’est pas relayé de manière systématique. Beaucoup ignorent que des activités interreligieuses existent et, par conséquent, ne savent pas qu’ils pourraient eux-mêmes y participer.

Dans ce contexte, une question simple, mais déterminante, se pose : quels espaces existants pourraient être davantage utilisés pour rendre le travail interreligieux plus visible ?

On pourrait notamment envisager de petites actions régulières, telles que :

  • de courts comptes rendus lors des célébrations religieuses, des prières du vendredi ou dans les bulletins paroissiaux ;
  • un point fixe consacré au travail interreligieux à l’ordre du jour des réunions de comité ou des assemblées générales ;
  • inviter les délégués à présenter leur engagement interreligieux lors de réunions importantes de leur communauté ;
  • publier de brefs témoignages ou retours d’expérience dans les lettres d’information ou sur les sites internet des communautés.

Ces initiatives ne résoudront pas, à elles seules, les défis structurels. Elles pourraient toutefois contribuer à rompre progressivement le cercle vicieux de l’invisibilité et du manque de relève, en rendant l’engagement plus visible et en montrant à de nouvelles personnes qu’il existe des possibilités concrètes de s’impliquer.

b) Faire de la visibilité publique une responsabilité commune

Parallèlement, le contexte sociétal montre que la communication publique ne peut guère reposer sur les seules épaules de chaque organisation. Communiquer à contre-courant des représentations établies est un travail de longue haleine, qui exige de la patience, de la continuité et un solide réseau de relations.

La question devient alors collective : quelles formes de communication publique pourraient être développées ensemble, au-delà de réactions ponctuelles à l’actualité ?

Par exemple :

  • développer et entretenir ensemble des contacts avec les journalistes ;
  • définir des thématiques communes ou organiser des actions de communication conjointes ;
  • partager des récits, des images et des expériences que plusieurs organisations pourraient utiliser ;
  • réfléchir ensemble aux sujets qui se prêtent réellement à une communication publique.

Là encore, il ne s’agit pas de proposer des solutions toutes faites, mais d’explorer les formes de coopération qui seraient à la fois réalistes et porteuses, notamment là où les organisations atteignent les limites de leurs moyens.

c) Penser la communication comme une infrastructure.

Enfin, le regard revient au « problème de circulation ». Lorsque les connaissances, les expériences et les contacts circulent peu, une grande partie du savoir reste confinée à quelques personnes ou à quelques projets. La communication apparaît alors comme une tâche supplémentaire, alors qu’elle constitue en réalité une condition essentielle de la coopération, du renouvellement des acteurs et du développement des ressources.

C’est peut-être là que réside une perspective fondamentale : considérer la communication non plus seulement comme la responsabilité de chaque organisation, mais comme une infrastructure commune au domaine interreligieux.

Cela pourrait notamment signifier :

  • documenter plus systématiquement les expériences acquises dans les projets ;
  • rendre accessibles des exemples de bonnes pratiques ;
  • créer des espaces d’échange entre pairs sur les questions de communication ;
  • répartir plus consciemment les tâches de communication entre les différentes organisations.

La forme concrète que pourrait prendre une telle infrastructure reste ouverte. Une chose apparaît cependant clairement : sans une réflexion collective et progressive sur la communication, il sera difficile de sortir du dilemme structurel auquel le domaine interreligieux est aujourd’hui confronté.

Auteur

  • Rafaela Estermann

    Religionswissenschaftlerin und die Redaktionsleitung von religion.ch ||| Rafaela Estermann ist Religionswissenschaftlerin und die Redaktionsleitung von religion.ch. Ihre Schwerpunkte sind Nicht-Religion, Säkularität und der Diskurs über Religion und den Islam in der Schweiz. Zudem arbeitet sie als wissenschaftliche Mitarbeiterin an der Theologischen Fakultät Zürich in einem Forschungsprojekt (MORE) zum Religionsunterricht über den Islam in verschiedenen Religionsunterrichtsmodellen in der Schweiz, Deutschland und Österreich.

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