Les sociétés peuvent tirer profit d’une gestion active des conflits. Dans le domaine des religions et des cultures en particulier, les affrontements semblent à première vue inéluctables et presque insolubles. Quitter le niveau abstrait et chercher des solutions dans la cohabitation concrète recèle justement un grand potentiel pour le dialogue interreligieux et interculturel. Dans cet article, nous développerons un exemple à Davos qui montre le rôle que peut jouer la médiation dans ce contexte.
Plus de 80 % des personnes dans le monde s’identifient à une religion. Les conflits interculturels à connotation religieuse jouent également un rôle dans notre pays. La question de savoir ce que le dialogue interreligieux et interculturel peut apporter à la médiation des conflits sera abordée ici.
La religion marque de son empreinte de nombreux aspects de la vie personnelle, sociale et politique. Mais la rencontre de visions du monde et de religions différentes peut aussi attiser les tensions et conduire à des conflits. La religion est, en effet, une possibilité de classer ou de comprendre le monde, de donner un sens pour l’existence. Voir également à ce sujet l’article « Qu’est-ce que la religion » ?
Un conflit se déroule entre des personnes ou des groupes qui agissent. Il survient lorsqu’une personne se sent lésée par une autre personne dans ses propres actions, pensées, sentiments, représentations et volontés, et que cela est incompatible avec ses propres pensées, sentiments et perceptions. Il y a également conflit lorsqu’une seule personne ou un seul groupe a un problème, tandis que l’autre ne remarque rien. Les expériences de conflit sont donc toujours subjectives.
La médiation des conflits est l’intervention d’une tierce partie acceptée, impartiale et neutre. Celle-ci n’a certes aucun pouvoir de décision, mais elle aide les parties en conflit à parvenir volontairement à un accord mutuellement accepté.
Le dialogue interreligieux et le dialogue interculturel ne seront pas distingués ici, car les principes et les attitudes de base de la médiation sont les mêmes pour tous les types de conflits. Le dialogue interreligieux ou interculturel favorise l’inclusion, l’unité dans la diversité. Malgré les différences culturelles et religieuses, de nombreuses traditions partagent des valeurs fondamentales telles que la compassion, la justice, la solidarité et la paix. Le dialogue interreligieux met en évidence ces principes universels et crée un sentiment de communauté qui contribue à l’unité. Lorsque les gens comprennent les traditions, les croyances et les pratiques des autres, cela renforce également le respect envers les autres et crée un terrain favorable à des communautés plus inclusives. Le dialogue interreligieux rompt l’anonymat, qui est souvent à l’origine du maintien de l’hostilité. Le dialogue interreligieux contribue à surmonter la pensée polarisée.
Culture du dialogue
La Suisse joue un rôle de pionnier dans le travail international pour la paix dans les conflits à dimension religieuse. Elle a elle-même vécu des guerres de religion au cours des siècles passés et a ainsi appris comment faire cohabiter les confessions et les diverses communautés religieuses. Rien que dans le canton des Grisons, plus de 120 nations et plus de 30 communautés religieuses différentes cohabitent. Au fil des siècles, une culture politique s’y est développée, basée sur quatre éléments fondamentaux : la démocratie directe, chaque individu peut donner sa voix à la vie politique ; le fédéralisme, les cantons sont largement autogérés ; le principe de subsidiarité, l’État prend en charge les tâches que le canton et les communes ne peuvent pas assumer seuls ; et la concordance, tous sont impliqués dans la prise de décision et prennent une décision par consensus. Le même principe est à la base de la structure des églises nationales et des paroisses.
Un dialogue favorise l’autoréflexion, la pensée propre et responsable.
Pour que ce système fonctionne et que des solutions et des compromis puissent être élaborés ensemble, le dialogue est nécessaire – à l’assemblée communale, au comité d’association, au conseil cantonal ou au conseil paroissial. Le dialogue ne sert pas seulement à comprendre l’autre, un dialogue favorise l’autoréflexion, la pensée propre et responsable. Il existe différentes manières de faciliter un dialogue ou une rencontre. Par exemple, la création d’une « table ronde » sur un thème précis. Celle-ci peut agir comme un réseau actif et préventif en cas de conflits concrets. Ou des visites réciproques dans une mosquée ou une paroisse.
Les « promenades de la migration » dans des villes comme Coire et Davos, telles que les propose le service Migration et Eglise universelle des Grisons à des groupes (comités de communes, classes d’école, etc.), comprennent des visites guidées de mosquées, synagogues, églises, suivies d’une table ronde dans un lieu de rencontre interculturel. Les participant·es trouvent l’activité commune – littéralement faire un bout de chemin ensemble – combinée à l’échange sur ce qu’ils et elles ont vécu, ce qui contribue à un enrichissement certain. Pour qu’un entretien soit réussi, il est utile de suivre les conseils suivants :
- S’engager consciemment dans la conversation
- Écouter activement
- Mettre l’accent sur les causes
- Communiquer avec soin
- Formuler des points de vue clairs
- Communiquer ses émotions

Un exemple tiré de la commune de Davos permettra d’illustrer ce que le dialogue interculturel peut apporter à la résolution des conflits, l’influence du dialogue interreligieux et la manière dont il est pratiqué dans les Grisons.
Le dialogue comme gestion des conflits
Chaque année, des milliers d’hôtes juif·ves se rendent dans ce lieu touristique pour y passer leurs vacances ou y faire une cure. Parmi elles et eux se trouvent également des groupes juifs très pratiquants, comme les haredim, qui se distinguent fortement de la population locale et de la communauté juive en général par leur habillement et leur comportement. En raison de cette particularité, mais aussi du nombre élevé de membres de ce groupe d’hôtes, certains habitants et représentants de l’organisation touristique se sentent repoussés et menacés dans leur cadre de vie et de travail. En revanche, ce groupe d’hôtes ne semble pas être conscient de son impact, comme l’ont expliqué les membres du Forum des religions du Grison de confession juive lors d’un entretien.
Depuis des décennies, les échanges interreligieux entre les différentes communautés religieuses sont entretenus dans les Grisons.
Le Forum des religions du Grison a été fondé le 7 octobre 2020 à Coire avec des représentants de douze communautés religieuses. Parmi les membres de l’association figurent des communautés musulmanes, hindoues, juives, bouddhistes et chrétiennes. Le but de l’association est de faire connaissance et d’organiser régulièrement des échanges interreligieux. Depuis des décennies, l’échange interreligieux entre les différentes communautés religieuses des Grisons est entretenu par diverses manifestations. La création de l’association – avec un financement initial de la ville de Coire et le soutien idéel du gouvernement grison – a permis d’institutionnaliser le dialogue interreligieux dans les Grisons.
La commune a reconnu les craintes de la population et la divergence entre le groupe et l’organisation touristique et a entamé une médiation. Toutes les parties au conflit y ont été impliquées. Le résultat de la médiation à Davos a été un catalogue de mesures pour la « compréhension entre les hôtes internationaux et les habitants de Davos ». Celui-ci comprend dix mesures :
- Un « hub » (tente d’information) comme point de contact central pour les hôtes pendant la haute saison, où des informations peuvent être trouvées et des services proposés.
- Implication de personnes clés, dans le cas de Davos, de rabbins.
- Développer le programme de prévention Likrat Public en coopération avec des organisations locales, telles que Davos Destinations-Organisation (DDO).
- Matériel d’information pour les hôtes et les habitants.
- Impliquer les acteurs étrangers (ministères des affaires étrangères concernés et médias) afin que les hôtes disposent d’informations avant leur arrivée
- Prendre soin de l’histoire juive à Davos, créer une compréhension et une confrontation pour la culture et l’histoire juives.
- Dialoguer avec la population de Davos.
- Capacités touristiques : l’organisation du tourisme (DDO) vérifie les capacités et l’utilisation des infrastructures existantes afin de réduire les surcharges.
- Lignes directrices pour les entreprises touristiques afin de garantir l’égalité de traitement de tous les hôtes
- Service de médiation : en échange étroit avec Likrat, l’organisation touristique assume la fonction de service de médiation.
Certaines de ces mesures ont déjà pu être mises en œuvre. Un hub a été mis en place, des manifestations thématiques ont été organisées sur la « Kulturplatz », le matériel d’information a été actualisé et l’implication des personnes clés a également été réalisée. Rafael Mosbacher, de la communauté juive et membre du Forum grison des religions, affirme que la situation s’est globalement calmée à Davos.
Il n’y a pas eu de courrier négatif des lecteurs dans la presse locale, par exemple. Le nombre d’hôtes sur place est également resté inchangé.
Des ressources pour le dialogue entre les religions
Dans toutes les grandes communautés religieuses, la solidarité et l’amour du prochain sont des valeurs ancrées. Dans le christianisme, la règle d’or est la suivante : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ». Dans les hadiths, les récits de la vie du prophète Mahomet, le passage suivant est rapporté : « … Vous avez tous un seul ancêtre. Il n’y a pas de supériorité d’un Arabe sur un non-Arabe, ni d’un non-Arabe sur un Arabe, ni d’un homme à la peau sombre sur un homme à la peau claire, ni d’un homme à la peau claire sur un homme à la peau sombre – si ce n’est en raison de sa crainte de Dieu ». Et une prière juive pour la paix dit : « “Aucune nation ne lèvera l’épée contre une autre, et l’on n’apprendra plus le métier de la guerre” (Esaïe 2, 4), seulement que tous les habitants de la terre reconnaissent la vérité et sachent que nous ne sommes pas venus en ce monde pour combattre et pour nous battre, et non pour la haine, la jalousie, la colère et l’effusion de sang, Dieu nous en préserve, seulement nous sommes ici pour te connaître et te reconnaître, béni éternellement ».
En faisant prendre conscience des racines et des traditions humanitaires, le dialogue interreligieux peut favoriser le sentiment de communauté.
En faisant prendre conscience des racines et des traditions religieuses et humanitaires, le dialogue interreligieux peut favoriser le sentiment de communauté et contribuer à une société solidaire. Le dialogue interreligieux et interculturel est une plate-forme qui crée la confiance et permet aux différentes communautés de construire des relations au-delà des frontières communautaires et de discuter de questions quotidiennes. Il permet de se concentrer sur les aspects pratiques de la vie en commun, ce qui, dans le cas de problèmes à connotation religieuse, est plus orienté vers la recherche de solutions que l’attachement à des questions théologiques et abstraites. La meilleure façon d’aborder les problèmes est de les traiter localement et concrètement. En raison de sa nature abstraite, la discussion des différences théologiques conduit rarement aux solutions souhaitées pour une cohabitation pacifique concrète, mais renforce plutôt la perception de différences culturelles et religieuses irréconciliables.
Les conflits comme chances d’un nouveau départ
« Il n’y a pas de solutions sans dialogue », dit Rafael Mosbacher. Celui-ci est plus facile quand on se connaît. C’est pourquoi chaque réunion des membres du Forum des religions du Grison est précieuse. L’exemple de la médiation à Davos a montré que sur la base du respect mutuel et d’une attitude valorisante, un échange a pu avoir lieu sur le comportement perçu comme problématique. Les conflits ont également un potentiel productif qui offre des chances de prendre un nouveau départ. Ils indiquent où le bât blesse et ce sur quoi il faut travailler ensemble. La meilleure prévention des conflits est donc de cultiver le dialogue interreligieux et interculturel : créer des possibilités de rencontre, s’écouter mutuellement, être ouvert·e, poser des questions et être prêt·e à connaître l’autre partie.
