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Sebastien Dupuis

Représentations stéréotypiques des masculinités musulmanes en Suisse

Dans les discours sociaux liés à l’Islam, le corps des femmes sert souvent de marqueur d’une frontière symbolique. La définition de ‘la femme’ participe fréquemment à la délimitation d’un groupe social, qu’il soit culturel, religieux, racial, ethnique ou national. En Suisse, plusieurs débats, tels que l’interdiction des minarets, la poignée de main, le voile intégral ou l’inclusivité des piscines publiques, ont mobilisé une image stéréotypique de la ‘femme musulmane’. Ainsi, cette dernière est représentée, dans les imaginaires sociaux, comme dénuée d’agentivité ; une personne passive, soumise (in)volontaire à son père, à son(ses) frère(s), à son mari ou simplement à ses coreligionnaires masculins.

Il apparaît donc que derrière cette construction réductrice de la ‘femme musulmane’, une autre figure, également essentialisée, prend forme : l’‘homme musulman’. Les études sur les masculinités ont montré que toute masculinité est le produit d’une construction sociale qui se définit, en partie, par opposition à d’autres groupes sexués. Ainsi, il peut être argué que ‘la masculinité dite occidentale’ – qu’il conviendrait davantage de catégoriser comme une masculinité blanche, bourgeoise et hétérosexuelle – s’est historiquement construite en opposition aux masculinités populaires, aux femmes, mais aussi aux masculinités d’hommes racisés. Dans cet article, je tenterai de montrer comment la ‘masculinité musulmane’ est historiquement constituée, au sein des discours, en une ‘masculinité déviante’, tout en rendant apparent les manières dont cette construction réductrice participe à la redéfinition d’une appartenance nationale suisse.

Les études sur les masculinités ont montré que toute masculinité est le produit d’une construction sociale qui se définit, en partie, par opposition à d’autres groupes sexués.

La construction coloniale de la masculinité musulmane en tant que masculinité déviante

Ainsi que la recherche l’a montré, le monde dit occidental a, en partie, construit son identité culturelle en opposition à une image fantasmagorique de l’‘Orient’. Dans ce processus, l’Islam a particulièrement été mobilisé, notamment en ce qui concerne les questions sexuelles et sexuées. En effet, à partir de la fin du 19ème siècle, les puissances coloniales mobilisent une rhétorique ‘humaniste’ pour justifier leur entreprise de domination, la présentant comme une mission civilisatrice. Ces puissances ont alors œuvré à démontrer la prétendue infériorité culturelle des peuples colonisés en instrumentalisant de façon stéréotypique la condition des femmes en Islam et en qualifiant ‘la masculinité musulmane’ d’intrinsèquement déviante.

Les stéréotypes sur les hommes musulmans sont nourries par certaines représentations visuelles souvent négatives. Ce qui n’est pas le cas ici. Photo de Hossein Rivandi sur Unsplash .

‘La masculinité musulmane’ a été, d’une part, hypersexualisée et hypervirilisée, en recourant à l’image fantasmée du harem, de la polygamie et du voile. D’autre part, elle a été décrite, selon une logique hétéronormative, comme ‘contre-nature’, en instrumentalisant le caractère genré de l’espace social et l’homosocialité (l’entretien de rapports sociaux réguliers entre individus du même genre) qui en découle, assimilée à une forme d’homosexualité. Bien que contradictoire, ces discours participent d’une logique commune de dévaluation et d’essentialisation de ‘la masculinité musulmane’, visant à rendre légitime la domination coloniale. Au travers d’exposition coloniales, d’ouvrages scientifiques, de récits de voyages, de photographies et d’œuvres d’art, la rhétorique civilisatrice s’est toutefois rependue dans l’ensemble des pays européens et a été internalisée par leur population. Ainsi, cette représentation de ‘la masculinité musulmane’ s’est ancrée dans les imaginaires sociaux.

Démocratie sexuelle et construction de la masculinité musulmane

Bien que ces productions discursives cohabitent, leur prépondérance au sein des discours sociaux est contextuelle1. En Suisse, après les attentats du 11 septembre 2001, l’Islam devient un sujet politique, notamment lors des débats sur la naturalisation facilitée (2003) et l’interdiction des minarets (2009). Dans ce contexte, l’Islam est représenté comme la figure de l’altérité, en partie par l’« instrumentalisation de la démocratie sexuelle »2.

En effet, certains partis politiques instrumentalisent les luttes féministes et LGBTQIA+ à des fins nationalistes, en attribuant à l’autre, et particulièrement à l’étranger musulman, un sexisme et une homophobie extraordinaire. Instituant une frontière sexuée entre un nous et un eux, ces discours politiques participent à la construction sociale de ‘la masculinité musulmane’ comme un anti-modèle démocratique. En érigeant l’égalité de sexe et des sexualités comme emblème de la démocratie, ces discours essentialisent les appartenances multiples : les citoyen·nes suisses (non-musulman·es) seraient tolérante·s ; les femmes musulmanes seraient quant à elles soumises et les hommes musulmans intolérants et particulièrement sexistes.

Ces discours essentialisent les appartenances multiples : les citoyenne·s suisses (non-musulman·es) seraient tolérant·es ; les femmes musulmanes seraient quant à elles soumises et les hommes musulmans intolérants et particulièrement sexistes.

Cette construction binaire est également propagée par certains discours médiatiques qui tendent à présenter l’Islam comme une culture intrinsèquement sexiste et homophobe. Ceci participe à la diffusion d’une représentation de ‘la masculinité musulmane’ comme une masculinité ‘toxique’. Au travers de ces relais médiatiques, ces représentations sont incorporées au sein des imaginaires sociaux suisses renforçant l’idée qu’il existerait une ‘masculinité musulmane’ et que celle-ci serait, par essence, sexiste, homophobe, viriliste et inadaptée aux valeurs démocratiques.

Conclusion

Le présent article a montré comment certains discours en Suisse véhiculent une représentation réductrice des masculinités musulmanes. Tout en mettant en exergue les origines coloniales des stéréotypes sur lesquelles elle repose, il a éclairé les façons dont ces discours participent à la redéfinition d’une identité nationale. Cependant, il convient de rappeler que les masculinités musulmanes, à l’instar de toute masculinité, sont habitées de façon diverse et évolutive : leurs performances sont ainsi fluctuantes et varient en fonction des contextes, ce qui tend à les rendre difficilement catégorisables dans un cadre analytique aussi réducteur que celui présenté ci-dessus.


Bibliographie / Pour aller plus loin

  1. Hopkins, P. (2006). Youthful Muslim Masculinities: Gender and Generational Relation. Royal Geographical Society, 31:3, 337-352. ↩︎
  2. Fassin, É. (2006). La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations. Multitudes, 26, 123-131. ↩︎

Guénif-Souilamas, N. et Macé, É. (2004). Les féministes et le garçon arabe. La Tour-D’Aigue : L’Aube.

Roose, J. (2016). Political Islam and Masculinity: Muslim men in Australia. New York: Palgrave Macmillan.


Auteur

  • Sebastien Dupuis

    Chercheur-junior et doctorant au Centre Suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg ||| Chercheur-junior et doctorant au Centre Suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg, Sébastien Dupuis est titulaire d’une Master en Histoire et Sciences des Religions. S’inscrivant dans une perspective sociologique, ses recherches portent sur l’Islam en contexte européen et sur le genre en Islam. Sa thèse doctorale consiste en une enquête ethnographique sur les façons dont les masculinités musulmanes sont construites, performées et mise en scène en Suisse romande.

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