La fluidité des identités de genre est un aspect récurrent de la mythologie indienne : Vishnu prend la forme de Mohini et Shiva la forme androgyne d’Ardhanarishvara. Tandis que les dieux peuvent changer de sexe, les déesses incarnent plutôt la shakti, énergie féminine vitale et puissante. Cette fluidité contraste avec une société patriarcale où les rôles de genre restent normés. Elle est néanmoins à même d’inclure, bien que de manière marginalisée, une communauté comme celle des hijras, illustrant ainsi la persistance de ces identités plurielles au sein de la culture indienne.
Une fluidité des identités mythologiques
Dans un mythe de la grande épopée du Mahabharata, alors que dieux et démons brassent l’océan pour obtenir l’ambroisie qui assurera leur immortalité, les démons s’emparent de l’élixir pour leur strict usage. Vishnu, au nom de l’ensemble des dieux intervient Dans le but de duper ses adversaires, il prend l’apparence d’une femme au corps merveilleux du nom de Mohini. Les démons, l’esprit ensorcelé et le cœur captivé par la beauté de cette femme exceptionnelle, lui donnent immédiatement l’ambroisie qu’elle réclame. La déesse s’en retourne alors vers les dieux, s’empressant de la leur remettre. C’est alors que les démons, comprenant la farce qui leur a été faite, se fâchent et qu’une dispute éclate. Vishnu abandonne sa forme féminine admirable pour redevenir lui-même, un dieu masculin, puissant et dominant, et répond à l’attaque des démons.
Dans une autre version du mythe, plus tardive (Brahmanda Purana, env. 4ème siècle), Shiva, qui a entendu parler de l’incident et surtout de la beauté de Mohini, s’en vient trouver Vishnu. Lui demandant de se transformer devant lui, il devient alors fou de désir pour cette jeune femme resplendissante, la poursuit et s’accouple avec Mohini-Vishnu. De cette union naîtra un fils, Ayyappan, particulièrement vénéré au sud de l’Inde (temple de Sabarimala, Kerala). La fusion de Vishnu et Shiva est représentée par la figure divine de Harihara, dont l’iconographie reprend les caractéristiques des deux divinités sous leur forme masculine.
Combinaisons genrées au sein d’un contexte historique patriarcale
Si la société indienne était et reste une société patriarcale dans laquelle les rôles de genre sont bien définis, la culture littéraire et mythologique laisse néanmoins la place à des récits qui mettent en scène une plus grande fluidité.[1]
La culture littéraire et mythologique laisse néanmoins la place à des récits qui mettent en scène une plus grande fluidité
Shiva lui aussi est capable de changer de sexe, comme le raconte l’histoire du roi Ila, dans le Ramayana :
« Dans ce pays le maître des dieux, l’invincible Hara [Shiva], s’ébattait avec la fille des montagnes [Parvati], en compagnie de toute leur suite. L’époux d’Umā [Parvati], dont les bannières portent l’emblème du taureau, s’était transformé en femme pour amuser la déesse, parmi les cascades de la montagne. Partout où il y avait dans les sous-bois des êtres masculins et des arbres de nom masculin, tout était devenu féminin ; rien ni personne n’échappait à cette transformation. »[2]
Shiva est aussi vénéré sous une forme androgyne et appelé Ardhanarishvara, le seigneur à moitié femme, combinant ainsi le masculin et le féminin, lui-même et son épouse Parvati en une seule figure.

Une peinture miniature du 18ème siècle représentant Shiva Ardhanarishvara, symbole de sa nature omniprésente (image du domaine public, picryl).
Une fluidité de genre unilatérale ?
Les déesses quant à elles, ne changent pas de sexe, ne se trouvent pas sous forme androgyne et ne s’unissent pas entre elles. Elles représentent cependant un concept féminin puissant décrivant l’énergie vitale, sous le terme de shakti (énergie, puissance, force, pouvoir). Shakti évoque la puissance féminine créatrice, le pouvoir du divin (l’énergie féminine présente dans les divinités masculines), la déesse (Devi) ou la parèdre d’un dieu. En fonction de ces différents rôles, les représentations des divinités féminines sont dès lors très diverses, avec aux extrémités du spectre, d’un côté la représentation de déesses féminines dominantes, puissantes voire terrifiantes (Kali par exemple) et de l’autre, des divinités féminines au service des dieux à qui elles sont associées, comme Parvati, épouse fidèle et emplie d’humilité. Si les premières sont vénérées pour elles-mêmes, c’est moins le cas des secondes, qui sont valorisées dans leur rôle de modèles de conduite pour les épouses.
Ces identités sexuelles et de genre plurielles existent dans la culture indienne, en même temps que des identités et des structures sociales déterminées et normées. Elles sont intrinsèquement liées avec l’idée de transcender le genre afin d’aller au-delà de ce qui est considéré comme masculin ou féminin dans le but d’appréhender le tout, l’absolu.
Ces identités sexuelles et de genre plurielles existent dans la culture indienne, en même temps que des identités et des structures sociales déterminées et normées.
Le modèle de l’épouse fidèle et servile, véhiculé au travers des divinités féminines comme Parvati, Sita ou Lakshmi s’adresse aux femmes. Mais il peut tout à fait être repris par les hommes dans un contexte religieux particulier. Par exemple, celui du dévot qui sert sa divinité et qui cherche l’union mystique avec elle comme une épouse s’unit à son époux. Dans ce cas, le rôle d’épouse endossé par l’homme est tout à fait valorisé. Nombre de poèmes chante l’adoration à la divinité à travers une voix féminine, à laquelle le dévot est invité à s’identifier.
Rôle social des dieux et des déesses
Cependant, il existe également une tension entre la manière dont on pense les identités de genre à un niveau métaphysique ou divin et la manière dont ces identités sont représentées dans leur rôle social. Si la fluidité des genres fait partie de la culture et de la mythologie, elle peut prendre forme dans la société de différentes manières, dont certaines sont par aillerus fortement marginalisées. C’est le cas de la communauté des hijras, une communauté transgenre, qui évolue au sein de la société indienne contemporaine. L’identité hijra se définit par son orientation sexuelle, mais surtout, souligne Mathieu Boisvert, par son identité enracinée dans des croyances et des pratiques religieuses. [3] La communauté offre un univers familial symbolique, une structure sociale et répond à des tâches professionnelles socialement attribuées : les hijras sont travailleuses du sexe et procèdent également à des bénédictions rituelles, notamment lors des naissances et des mariages. Les hijras sont des « hommes avec une identité de genre féminine », [4] une identité qui est arborée suite au rituel d’entrée dans la communauté.
[1] Le terme de fluidité des genres (gender fluidity) vient du psychologue et socioloque indien Ashis Nandy.
[2] Traduction tirée de Le Rāmāyaṇa de Vālmīki, M. Biardeau et M-Cl. Porcher (dir.), Gallimard, 1999, p. 1398-9.
[3] BOISVERT Mathieu, Les Hijras : portrait socioreligieux d’une communauté transgenre sud-asiatique. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2018.
[4] https://www.youtube.com/watch?v=sG9pmoYti4c
