| Rhizome est un pôle de compétences sur les questions religieuses et idéologiques. Il offre un espace de consultation aux professionnel·les et particuliers concerné·es par des problématiques de gestion de la diversité religieuse, de prévention des abus en milieu religieux et de prévention des radicalisations religieuses et politiques violentes. Rhizome est établi à Genève et travaille sur mandat des cantons de Genève et du Valais. En ce qui concerne la prévention des radicalisations en particulier, Rhizome est mandaté par le dispositif cantonal genevois Gardez le lien. Les rapports d’activité en ligne résument les principaux résultats de la structure. |
Rhizome accompagne au quotidien des personnes radicalisées ou à risque de radicalisation, ainsi que leurs familles. Ce sont essentiellement des jeunes gens entre 12 et 20 ans, autant des femmes que des hommes. Nous sommes principalement sollicité·es pour des inquiétudes de radicalisation en lien avec l’islam, plus rarement en lien avec un référentiel d’extrême droite ou complotiste. En bientôt 6 années d’activités, Rhizome a répondu à près de deux cents demandes d’expertise et de suivi. Riches de cette expérience, nous proposons ici une réflexion sur les facteurs de radicalisation et le rapport au religieux des personnes accompagnées dans ce cadre. Notre regard étant issu de la pratique, nous tracerons des parallèles avec celui du chercheur que Johanes Saal a exposé dans son article de mai 2024 sur religion.ch «Kein Mensch ist eine Insel» – Jihadistische Radikalisierung in der Schweiz ».
La radicalisation à l’épreuve de la pratique
« La radicalisation ne tombe pas du ciel » -ainsi peut-on traduire, non sans un clin d’œil, l’une des affirmations centrales émise par J. Saal. C’est également le constat que nous faisons : la radicalisation est toujours le produit de plusieurs facteurs dont la constellation est propre à chaque situation. J. Saal évoque notamment des éléments biographiques (familles dysfonctionnelles, crises existentielles, problèmes psychiques), l’influence des pairs et de proches (amis, membres de la fratrie, conjoint), ainsi que la consommation de prêches salafistes et de propagande djihadiste sur Internet.
Dans la pratique, nous rencontrons tous ces facteurs de radicalisation à des degrés divers. Pour aborder ces constellations, nous travaillons en binômes constitués d’un·e psychologue et d’un·e historien·ne des religions. Ensemble, nous nous appuyons sur un modèle d’analyse à quatre dimensions :
- L’investissement idéologique : cette notion renvoie à la manière dont la personne adhère à l’idéologie concernée en termes de normes, de narrations, de vision du monde, mais aussi en termes d’identité individuelle et sociale. Nous tentons de comprendre comment se construit cette adhésion, tant en termes d’élaboration des savoirs (quelles sources d’information, références théologiques/idéologiques) qu’en termes d’appropriation identitaire.
- Les facteurs psychologiques individuels : L’adhésion à une idéologie et à une identité radicales répond généralement à des besoins liés à l’organisation psychique de la personne, comme des besoins de sens, de reconnaissance, de valorisation, d’appartenance ou de clôture cognitive. Leurs causes sont variées et souvent multiples : une phase de crise, la perception d’injustices, des conflits identitaires, des assises narcissiques fragilisées ou encore des problématiques spécifiques à l’adolescence comme des difficultés d’autonomisation-différenciation.
- Les facteurs liés à l’entourage : parallèlement aux facteurs précédents, nous retrouvons systématiquement des enjeux de dynamique familiale et de rapport aux figures parentales d’une part, ainsi que, d’autre part, des enjeux d’influence par les pairs ou des tiers, en particulier sur les réseaux sociaux.
- Des éléments relatifs aux comportements violents et transgressifs : la quatrième dimension du modèle concerne les passages à l’acte, des transgressions adolescentes jusqu’à la violence agie. Nous nous référons ici notamment aux travaux concernant les auteurs solitaires d’actes de violence à motivation idéologique ou idiosyncrasique et tenons compte, par exemple, des facteurs de stress environnementaux ou de l’éventuelle activité délinquante, passée comme actuelle.
En prévention secondaire comme en prévention tertiaire, l’enjeu essentiel est de pouvoir saisir ces éléments de manière globale et intégrée pour construire un accompagnement centré sur les facteurs de risque et le développement de facteurs de protection.
L’enjeu essentiel est de pouvoir saisir ces éléments de manière globale et intégrée pour construire un accompagnement centré sur les facteurs de risque et le développement de facteurs de protection.
Le rapport au religieux
Cette lecture relativement technique ne doit pas faire oublier qu’il y a toujours un questionnement et un engagement sincères à l’origine du cheminement religieux des jeunes gens que nous recevons. Bien souvent, ils n’ont pas de grandes connaissances religieuses. Ils et elles fréquentent parfois une mosquée pendant un certain temps, mais c’est rarement leur point de contact principal avec l’islam. Celui-ci se fait très souvent par le biais de pairs, en général eux-mêmes musulman·es, et au travers des réseaux sociaux. Or, sur internet, les recherches d’informations sur l’islam et la quête de réponses à des questionnements métaphysiques conduisent immanquablement aux discours les plus radicaux, aujourd’hui surtout d’orientation salafiste. Leur propos est clair, facile d’accès et se prête bien aux formats courts qui dominent les réseaux sociaux. Leur pouvoir d’attraction sur les adolescent·es réside dans le fait qu’ils proposent une vision du monde et une identité simples, univoques et structurantes qui se posent en vérité absolue. On sait ce qui es bien ou mal, juste ou injuste, on sait qui on est, quelle est notre place (du côté des justes) et ce qu’il faut faire pour être une bonne personne. Ces discours offrent aussi un idéal de justice, de pureté et de rédemption qui fait écho aux questionnements adolescent·es.
Ces discours offrent aussi un idéal de justice, de pureté et de rédemption qui fait écho aux questionnements adolescent·es.
A l’instar de J. Saal, nous constatons que les « personnes radicalisées ne sont que rarement issues de familles (musulmanes) fondamentalistes ou suivant strictement des règles religieuses ». Dans un grand nombre de situations, c’est au contraire un manque de transmission religieuse et culturelle au sein de la famille que nous observons. Ceci concerne principalement des familles athées ou distanciées de la religion, ainsi que des familles ayant un ancrage musulman dont l’histoire est marquée par un parcours de migration. Dans un cas comme dans l’autre, les adolescent·es et jeunes adultes que nous accompagnons se montrent en manque de repères et prompts à chercher des réponses à leurs questionnements métaphysiques ou à leur quête identitaire ailleurs que dans le giron familial. Ces situations, souvent très conflictuelles au départ, ne se dénouent que lorsque les enjeux de transmission intergénérationnelle sont mis en mots. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il est possible et utile de revenir sur le discours religieux.

Quels enseignements pour la pratique de la prévention ?
Le travail de prévention avec des personnes radicalisées ou à risque de l’être, implique des allers-retours entre deux niveaux de lecture, l’un théologique et l’autre psychosocial, qui demandent des compétences spécifiques. Il s’agit en effet de se donner les moyens de renforcer à la fois l’esprit critique et la capacité à construire un savoir religieux (ou idéologique) solide, mais aussi de répondre aux besoins d’ordre psychologique, relationnel, éducatif ou social en jeu dans la situation. Fort de ces constats, Rhizome construit des dispositifs d’accompagnement individualisés, reposant sur ces besoins et impliquant si nécessaire, un réseau professionnel plus large. Outre les multiples compétences nécessaires, la complexité des mécanismes et facteurs à l’œuvre dans les processus de radicalisation exige aussi de penser et aménager un accompagnement sur mesure incluant tantôt la famille, tantôt le sujet d’inquiétude seul, et intégrant les différents professionnel·les dans une temporalité adéquate.
