Rafaela Estermann

Qu’est-ce que la religion ? Une idée pour le dialogue interreligieux

La plupart d’entre nous pensent savoir ce qu’est la religion. Mais en y regardant de plus près, force est de constater que c’est loin d’être évident. Car ce qu’est la « religion » ou le « religieux » fait l’objet d’un débat scientifique, médiatique, mais aussi tout à fait quotidien. Les athées sont-ils secrètement religieux ? Les « sectes » sont-elles des religions ? Les mouvements écologistes sont-ils religieux ? La politique est-elle aussi une religion ou tout autre chose ? Si je crois en Dieu ou en quelque chose de plus élevé, mais que je ne me sens pas appartenir à une communauté religieuse, suis-je religieux ou simplement croyant ou spirituel ?

Perception de la « religion » en Suisse

Si nous interrogeons des personnes sur leur perception de la « religion », les réponses sont très diverses. On peut toutefois observer des tendances dans la perception. En Suisse, les religions sont souvent perçues comme des « croyances » qui ont une prétention à la vérité universelle. Cela va de pair avec l’idée que les prescriptions, les règles et les normes auxquelles on adhère sans les remettre en question sont caractéristiques des religions.

Lorsque « quelque chose » présente des similitudes, il est souvent comparé à la « religion ». Ainsi, il n’est pas rare que l’on entende dans les discussions : « Ils sont tellement extrêmes que cela a presque quelque chose de religieux ! ». Pour beaucoup, être religieux·euse est donc lié à l’extrême, à l’absolu et au strict. Mais bien sûr, la « religion » n’est pas vue uniquement de manière négative. Des aspects positifs sont également reconnus : la religion peut aider les gens, être un soutien dans des situations de vie difficiles, élargir les horizons, promouvoir la communauté, etc.

    De manière générale, on observe qu’être religieux·euse a une connotation plutôt négative.

En général, on observe que le fait d’être religieux·euse a une connotation plutôt négative. Certain·es ont honte d’avouer qu’iels sont religieux·euses, d’autres cherchent activement d’autres termes pour se distinguer de ce qu’ils ou elles considèrent comme une « religion ». Beaucoup disent donc qu’ils ou elles sont croyant·es ou spirituel·les, mais pas religieux·euses.

Les mots manquent aussi régulièrement. Des termes comme athéisme ou agnosticisme ne sont utilisés que par quelques-uns. On utilise plutôt une périphrase : « Je peux m’imaginer qu’il y a quelque chose de supérieur, mais je n’appartiens à aucune religion ». Cependant, dans la vie de ces personnes, « ce qui est supérieur » et ce qu’elles peuvent imaginer ne joue souvent aucun rôle. Il est beaucoup plus prestigieux de choisir la science comme base de sa propre vision du monde.

En outre, la « religion » n’est souvent considérée qu’en tant qu’indépendance des personnes. Dans cette perspective, il y a donc « le christianisme », « l’islam », « le judaïsme », « l’hindouisme ». Selon cette conception, les religions peuvent être « bonnes en soi » ou « mauvaises en soi ». Une affirmation fréquente est alors que « la religion » est déjà bonne, mais que les hommes la salissent.

Il s’agit là d’une représentation très simplifiée d’une conception de la religion largement répandue en Suisse. La religion est comprise comme quelque chose d’indépendant de l’humain, qui existe quelque part dans un ciel platonique d’idées et qui n’évolue pas. Pour le christianisme, l’image est un peu plus différenciée que pour les autres religions. L’éventail de la diversité n’est pas conscient. On pense plutôt en termes d’institution ou de forme d’organisation. On voit trop peu l’individu qui, dans cette conception, se conforme aux doctrines de l’institution. Certains savent qu’il existe également différentes orientations dans l’islam. On distingue rarement plus que les sunnites et les chiites. Les autres religions ne sont généralement pas différenciées davantage. Selon les cas, l’athéisme ou d’autres groupes sont inclus ou non. Notre compréhension est présentée ci-dessous. Source : Rafaela Estermann

L’être humain au centre

Je pense qu’une autre vision de la religion pourrait être plus utile dans le dialogue interreligieux. Au centre de la compréhension de la religion proposée se trouve la vision de l’être humain que nous défendons sur « religion.ch ». De ce point de vue, chaque être humain a un « accès au monde ». On entend par là que chaque personne a un « cadre de référence » dans lequel elle place tout ce qu’elle vit. Ce cadre détermine l’image globale que nous avons du monde et de nous-mêmes. Nous comprenons donc toujours la réalité à travers le « cadre de référence » à travers lequel nous regardons le monde et nous-mêmes.

Ce cadre de référence se compose, d’une part, des conditions sensorielles de base de l’être humain et, d’autre part, de ce qu’il a appris et des conditions de son environnement. Les conditions sensorielles de base sont les sens dont l’humain dispose pour appréhender le monde. Sa perception du temps et de l’espace en fait partie. Mais notre perception du monde est également influencée par ce que nous avons appris. Chaque personne développe son approche du monde en fonction de la situation dans laquelle elle vit, apprend à la comprendre d’une certaine manière et à y agir. La situation de vie, les conditions géographiques, les groupes de personnes existants et de nombreux autres facteurs façonnent la partie apprise d’une approche individuelle du monde.

L’être humain se trouve intégré dans différentes structures sociales. Chaque individu est en relation réciproque avec les groupes et les sociétés dans lesquels il se trouve. Mais les influences du monde extérieur à l’humain, telles que les conditions climatiques, les conditions géographiques et bien d’autres, constituent également des conditions auxquelles l’homme et les personnes en groupe doivent réagir. L’humain, quant à lui, tente de façonner le monde qui l’entoure et de l’utiliser à son avantage. Source : Rafaela Estermann

« Accès » est un terme approprié, car il renvoie à un niveau de reconnaissance, d’expérience et de sentiment antérieur à la perception effective. L’« accès » est en partie inconscient et précède la pensée et le sentiment. Je suis d’avis que les êtres humains n’ont pas un accès au monde « tel qu’il est ». [1] La perception humaine est toujours marquée par l’accès spécifique et individuel de chacun et chacune.

Conscient et inconscient

Notre accès au monde et les contextes dans lesquels nous vivons sont en constante interaction. Ce que nous vivons est influencé par ce que nous avons déjà vécu et peut en même temps avoir une influence sur la manière dont nous continuons à vivre[2]. L’accès au monde englobe donc la structure individuelle d’une personne, qui détermine la manière dont elle vit, comprend, agit et interprète le monde. La majeure partie de l’accès au monde est inconsciente et se reflète par exemple dans les actions, les interactions, la manière dont les relations sont établies et avec qui, etc. La plupart des actions ne sont pas remises en question, sont apprises et reproduites automatiquement[3].

Il est important de comprendre ici qu’avec le terme « accès au monde », ce ne sont pas les processus de réflexion et d’interprétation qui sont au premier plan, mais le cadre de la perception qui précède. Une catholique issue d’une société entièrement catholique pourrait servir d’exemple. Elle a grandi avec des traditions et des habitudes que l’on décrirait de l’extérieur comme catholiques – avec des prières, des histoires et des normes qui déterminent son comportement. Tout son entourage agit et vit de la même manière. C’est tout simplement comme ça. Il n’est pas nécessaire de nommer les comportements, car ils sont la norme. Ils ne doivent être réfléchis et nommés que lorsqu’ils doivent être expliqués à une personne extérieure parce qu’elle fait autrement.

En général, « agir sans se poser de questions » est considéré comme négatif. C’est pourtant le comportement normal de l’être humain, alors que la réflexion, coûteuse en énergie et en temps, ne peut avoir lieu que ponctuellement.

Cela ne concerne pas seulement les personnes religieuses. C’est précisément dans les zones urbaines de Suisse que les approches non religieuses du monde sont répandues dans toute leur diversité. Dans ces régions, elles représentent la norme et ne doivent pas être nommées. Cela signifie également que ces approches du monde sont encore beaucoup moins réfléchies et formalisées, mais aussi que nous n’en savons pas encore grand-chose d’un point de vue scientifique.

En général, « agir sans se poser de questions » est considéré comme négatif. C’est pourtant le comportement normal de l’être humain, alors que la réflexion, coûteuse en énergie et en temps, ne peut avoir lieu que ponctuellement. L’approche du monde de la plupart des gens en Suisse contient de nombreuses composantes issues des Lumières et de la Réforme. C’est pourquoi nous avons intériorisé une image idéale de l’homme (au masculin historiquement) qui s’interroge, réfléchit et connaît la signification de ses actes. La recherche actuelle montre cependant une autre image. La notion d’accès au monde doit prendre cet aspect de l’être humain au sérieux, sans le jugement de valeur négatif qui, pour beaucoup, résonne dans le fait d’« agir sans se poser de questions » en raison de leur propre influence.

Il est peut-être plus courant d’utiliser des termes tels que Weltanschauung, Weltbild, Weltsicht[4], etc. J’ai délibérément choisi le terme « accès au monde » pour mettre l’accent sur les aspects passifs, la perception, la pratique et l’action. La vision du monde (Weltanschauung), l’image du monde (Weltbild) ou la perception du monde (Weltsicht) sont trop cognitives, trop actives et trop interprétatives. Les gens ne réfléchissent pas à tout ce qu’ils font. Le terme « accès au monde » n’exclut pas un rôle actif, cognitif et interprétatif, mais il met l’accent différemment. Chaque personne a un accès au monde, en partie conscient, mais en grande partie inconscient. Certaines personnes ont une approche plus réfléchie du monde et de leur vie que d’autres. Mais toutes ont le même accès au monde.

Contrairement à l’image stéréotypée de la religion décrite ci-dessus, la notion d’accès au monde ne se focalise pas sur la « croyance », car il s’agit d’une activité plutôt cognitive. Des croyances spécifiques peuvent être le produit d’une approche du monde, mais elles n’en sont qu’un aspect. La connaissance qu’une personne a de ce monde fait partie de l’accès au monde. Toutefois, l’accès au monde est bien plus vaste et ne se limite pas à la connaissance.  Un accès au monde ne se limite donc pas à des prescriptions, des règles et des normes, comme beaucoup le pensent dans l’image stéréotypée de la religion décrite ci-dessus.

Un accès au monde formalisé et systématisé

Si nous partons du principe que tous les êtres humains ont une approche spécifique du monde et que celle-ci se forme, comme décrit précédemment, les approches du monde diffèrent donc d’une personne à l’autre. Mais lorsque les gens évoluent au sein d’un groupe, ils entrent en négociation sur leur approche du monde, se mettent d’accord et/ou se disputent sur la « bonne » approche[5].

Dans les groupes, les personnes organisent leur vie commune. Ils forment des structures, des institutions et des organisations, répartissent les compétences et organisent le flux d’informations. Les institutions constituent à cet égard toujours un moment d’inertie dans les sociétés, parce qu’elles fixent des discours puissants dans des lois et que des structures telles que des administrations, des projets, des écoles, des prisons, etc. sont développées à partir de celles-ci. La modification des lois, des administrations, des écoles, etc. nécessite toujours un effort social et de nouveaux processus de négociation. L’accès au monde est donc, d’une part, individuel et, d’autre part, se retrouve à un niveau social dans le discours.

L’individu et son accès au monde sont en échange permanent avec les sociétés et les groupes dans lesquels il évolue, les institutions de ces sociétés avec les groupes et le monde. Les approches du monde qui sont déclarées universelles par le biais de positions de pouvoir sont intégrées dans les institutions. L’Empire romain, où le christianisme a été déclaré religion d’État à la fin du IVe siècle, en est un exemple. Il fallait le standardiser. On détermina donc quels textes devaient être inclus dans la Bible (canonisation) et on institua des offices et des lois qui devaient refléter le christianisme sur lequel les hommes puissants s’étaient mis d’accord. Source : Rafaela Estermann

Dans différents groupes humains, d’autres approches du monde se forment au fil du temps. Ces échanges donnent naissance à des approches formalisées et systématisées du monde, auxquelles les hommes ont donné des noms, comme « le christianisme », « l’islam », « l’hindouisme », etc. Au fil du temps, on n’a cessé de négocier ce que ces termes recouvrent. Ce qui a été reconnu comme contenu valable est lié aux positions de pouvoir des négociateurs. Comme ces dernières n’ont cessé d’évoluer, d’autres contenus ont été placés au centre de ces notions. Différents groupes humains ont parfois négocié sur les mêmes approches systématisées du monde et sont ensuite parvenus à d’autres systématisations. Ainsi, il existe pour le christianisme, l’islam, le bouddhisme, etc. des courants, des confessions, des écoles, etc.

Le discours social n’intègre pas seulement des approches systématisées/formalisées et individuelles du monde, mais aussi des approches similaires très répandues qui ne sont pas encore ou peu systématisées. Au cours des 200 à 300 dernières années, nous avons constaté des tendances à la sécularisation et à l’individualisation, bien que différents théoricien·nes aient attiré l’attention sur le fait que les personnes séculières et non religieuses ont également des éléments unificateurs dans leur approche du monde, même si ceux-ci ne sont pas aussi systématisés que dans le christianisme, l’islam, etc.[6]

Configurations individuelles d’approches du monde

Les personnes et les groupes de personnes se rattachent parfois plus fortement et parfois plus faiblement à une telle approche systématisée du monde. On pourrait dire qu’ils se considèrent comme un maillon d’une chaîne de mémoire[7], à l’origine de laquelle se trouvent des figures comme Jésus, Mahomet ou Siddharta Gautama. Souvent, cependant, les gens ne s’orientent pas seulement vers l’une de ces approches systématisées et formalisées du monde, mais ont leur propre configuration, qui est née de leur vie individuelle et en relation avec leur environnement[8].

C’est pour cette raison, je pense, qu’il y a beaucoup de gens qui se considèrent comme chrétiens, parce qu’ils se placent par exemple dans une relation avec Jésus, mais qui croient en même temps à la réincarnation en s’inspirant des conceptions bouddhistes ou hindouistes. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils se considèrent comme bouddhistes. La configuration individuelle de l’accès au monde d’une personne est spécifique et peut-être même unique.

La religion comme catégorie d’accès au monde

Au cours du développement d’une multitude d’approches du monde, les gens ont commencé à les catégoriser. Certaines approches du monde ont été définies comme religieuses, d’autres comme spirituelles, d’autres encore comme laïques ou non-religieuses. Et c’est là que nous en revenons au débat sur ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas.

Sur « religion.ch », nous considérons qu’une approche du monde est religieuse lorsqu’elle part d’une forme de transcendance ou qu’elle en contient une. Il peut s’agir de Dieu, de dieux, d’esprits, de fées, de magiciens, d’énergies ou d’autres « forces supérieures »[9]. Parler ici non pas simplement de religieux et de non-religieux, mais d’approches du monde religieuses et non-religieuses a l’avantage d’abolir la hiérarchie qui, sinon, résonne entre les personnes religieuses et non-religieuses.

Image : Ekaterina Fedulyeva/iStock

Comme une vision négative de la « religion » est largement répandue en Suisse, les personnes religieuses sont plutôt perçues comme arriérées, irrationnelles et étranges. Dans cette perspective, les individus religieux croient encore, alors qu’aujourd’hui on devrait « savoir » et donc ne plus croire. Cette vision contredit le concept d’accès au monde, car on ne peut pas être avec ou sans accès au monde. Chacun et chacune a un accès au monde, mais il existe différents accès au monde. L’accès à ce monde, limité de notre point de vue, est le point de départ pour tous les êtres humains. Il s’ensuit alors que nous ne souhaitons pas pondérer les perspectives intérieures et extérieures, car cela implique une hiérarchisation des perspectives religieuses et non religieuses.

Nous pensons qu’il serait précieux pour la coexistence pacifique qu’une réflexion sociale soit également lancée sur les approches non religieuses du monde. La conscience de sa propre approche du monde implique la perception de sa contingence. Nous espérons que cela pourrait conduire à une plus grande ouverture d’esprit envers les personnes ayant une autre approche du monde.

Pas de contradiction avec Dieu

Tout cela n’empêche pas l’existence d’un dieu, de plusieurs dieux et déesses, d’esprits ou d’autres formes de transcendance. En effet, le concept d’accès au monde ne dit pas qu’il ne pourrait pas y avoir, par exemple, un dieu qui donne aux hommes des inputs pour leur accès au monde et cette possibilité ne doit pas non plus être exclue.

En même temps, le concept d’accès au monde peut aussi être compris de manière non religieuse, c’est-à-dire sans référence à la transcendance, sans dieux, esprits ou autres êtres, simplement comme une aide à l’analyse et à la compréhension des sciences sociales pour l’être humain.

Entre relativisme et universalisme

L’approche du monde n’est pas non plus un concept relativiste, car elle ne signifie pas qu’il existe des millions de vérités différentes. En ce qui concerne la vérité, il n’est pas dit qu’il n’y aurait pas une seule réalité vraie en tout ou du moins dans un domaine de choses.

On remet seulement en question l’accès de l’être humain à cette réalité jusqu’à un certain point et on suppose qu’entre la réalité « telle qu’elle est » et l’humain, il y a sa propre nature et son système de perception et que nous ne savons donc pas non plus quelle approche du monde est plus proche de la vérité, pour autant qu’elle ne soit pas diamétralement opposée à la science.[10]

Relation avec la science

On peut également observer qu’il existe des approches du monde, tant religieuses que non religieuses, qui sont compatibles avec la science et d’autres qui ne le sont pas. Cela est dû au fait que, dans notre conception, la science ne guide pas l’action[11], mais est un ensemble de méthodes et de normes pour étudier ce monde. La science est également un domaine où l’on discute du monde et des méthodes d’étude du monde. Ici aussi, il n’y a pas « la science », mais des personnes qui débattent ensemble du monde, qui sont d’accord sur certaines choses et en désaccord sur d’autres.

Nous n’avons toujours que des perspectives

Il ne s’agit donc pas de porter un jugement sur la configuration des approches individuelles et systématisées du monde qui se rapproche le plus de la vérité. Une métaphore sur l’observation d’un pommier de Husserl est ici très éclairante. Husserl écrit que notre perception d’un pommier ne peut être que partielle. Même en se déplaçant autour de l’arbre, on n’obtient pas une image complète de tous les aspects de l’arbre en un instant.

Cela signifie que notre perception de l’arbre est nécessairement liée à notre position personnelle et à la position de l’arbre. Il est important de noter que même si notre perception de l’arbre n’est que partielle et toujours en rapport avec notre position et celle de l’arbre, nous n’avons aucune raison de douter de l’existence de l’arbre en soi, sous toutes ses facettes. Continuer à étudier l’arbre et adopter d’autres positions peut aider à développer des représentations de cet arbre.

Ce point de vue est une position possible dans un débat qui est extrêmement complexe. Mon point de vue a ses forces et ses faiblesses et se justifie par les intérêts et les valeurs que nous poursuivons avec religion.ch. Ce point de vue peut et doit également être discuté.

Qu’est-ce que cela signifie pour « religion.ch » ?

Dans l’illustration ci-dessous, ces réflexions sont encore une fois représentées graphiquement de manière simplifiée. En contrepartie de la représentation ci-dessus, nous ne voyons pas la « religion » comme la catégorie de la comparaison, mais celle des approches du monde. Avec la compréhension de la religion décrite ci-dessus, il est ensuite possible de procéder à une subdivision en approches religieuses et non religieuses du monde. L’accent ne doit cependant pas être mis sur les approches systématisées et formalisées du monde, mais sur les individus et sur la manière dont ils se situent dans le processus de négociation entre les approches du monde et dont ils organisent leurs propres configurations.

Il s’agit d’une représentation très simplifiée de la compréhension de la religion dont nous partons sur religion.ch. Une approche formalisée du monde est par exemple le christianisme. Il en existe des versions a, b, c, … donc par exemple le christianisme réformé, catholique, russe orthodoxe, érythréen orthodoxe, …. Cette représentation montre que chaque individu présente sa propre configuration et réunit et combine en son sein différentes approches formalisées du monde. Une catholique peut par exemple croire en la réincarnation. Elle est peut-être entrée en contact avec cette idée parce qu’elle a rencontré une personne qui se rattache au bouddhisme. Elle ne croit peut-être pas non plus à la Trinité, mais considère Jésus comme son modèle et se sent membre de sa communauté. Cette même personne pourrait également partager de nombreuses idées ou pratiques avec des personnes qui se considèrent comme non religieuses (jusqu’à présent, des approches du monde en grande partie non formalisées). Source : Rafaela Estermann

Cela signifie que les articles et les reportages sur religion.ch représentent toujours les perspectives d’individus dans des débats plus larges et explique pourquoi nous ne voulons pas considérer les personnes individuelles comme des représentants de « religions ». Certain·es de nos auteur·rices se rattachent elles et eux-mêmes à des traditions religieuses. Néanmoins, ils et elles ne présenteront pas dans leurs articles une systématisation d’une approche du monde, mais leur propre configuration.

La vision de l’être humain, la compréhension de l’approche du monde et de la religion que nous avons exposées nous amènent également à placer au centre de « religion.ch » des thèmes et non des « religions ». Nous pensons que dans la vie et la cohabitation des êtres humains, de nombreux thèmes différents, mais similaires pour tous, apparaissent. La manière dont nous abordons ces thèmes, ce qu’ils signifient pour nous, comment nous agissons par rapport à eux, est le point de mire de « religion.ch ». Des termes comme « islam », “judaïsme”, « christianisme » apparaissent certes chez nous, mais ils ne sont présents qu’en arrière-plan, en tant que catégories de référence pour les individus.


  1. Les débats philosophiques à ce sujet peuvent être lus chez Emmanuel Kant, Ludwig Wittgenstein, Donald Davidson, Richard McKay Rorty, et bien d’autres. ↩︎
  2. Dans les sciences sociales, il existe différentes théories et concepts avec lesquels on essaie de saisir cet état de fait. Par exemple, « habitus » chez Bourdieu ou socialisation/interdépendance/internalisation chez différent·es théoricien·es. ↩︎
  3. Sur ces notions, par exemple, Ann Taves et bien d’autres. ↩︎
  4. Comparaison avec Daniel Kahneman, Amos Tversky dans « Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée ». ↩︎
  5. Comparaison avec « L’Ordre du discours » de Michel Foucault ou Ernesto Laclau/Chantal Mouffe ↩︎
  6. Comparer avec Charles Taylor, Talal Asad, Lois Lee, Johannes Quack et bien d’autres. ↩︎
  7. Comparaison avec Chain of memory chez Danièle Hervieu-Léger. ↩︎
  8. D’après « Existentielle Konfigurationen » de Caroline Klintborg. ↩︎
  9. D’après Niklas Luhmann. ↩︎
  10. En philosophie, il existe à ce sujet différents débats dans le domaine de la vérité/universalisme/relativisme. ↩︎
  11. Comparaison avec par exemple Max Weber sur la science et l’objectivité. ↩︎

Auteur

  • Rafaela Estermann

    Religionswissenschaftlerin und die Redaktionsleitung von religion.ch ||| Rafaela Estermann ist Religionswissenschaftlerin und die Redaktionsleitung von religion.ch. Ihre Schwerpunkte sind Nicht-Religion, Säkularität und der Diskurs über Religion und den Islam in der Schweiz. Zudem arbeitet sie als wissenschaftliche Mitarbeiterin an der Theologischen Fakultät Zürich in einem Forschungsprojekt (MORE) zum Religionsunterricht über den Islam in verschiedenen Religionsunterrichtsmodellen in der Schweiz, Deutschland und Österreich.

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