Mika Hartmann

Du christianisme à la ZAD ?

Un militantisme chrétien et écologique ? Une ZAD, zone à défendre, décrit un espace occupé par des militant·es et des activistes écologique afin de s’opposer à des projets de construction considérés comme nuisibles à l’environnement. L’auteur·rice de cet article décrit à travers une vignette ethnographique un de ces évènements vécu en Allemagne et les intersections entre les localités chrétiennes locales et les activistes écologistes.

Des matraques et des croix

Les chaines humaines se reforment après la charge des policiers anti-émeutes. On se tient fort par les coudes. On va subir une nouvelle charge dans quelques secondes, et il ne faudra pas perdre plus de terrain. En face, les lignes noires sont elles aussi reformées : les matraques sont sorties, les uniformes attendent l’ordre. Derrière eux, on voit les fourgons avancer et les deux tours de notre avant-poste s’effondrer. Il y a de la fumée noire et des drones policiers dans l’air. Derrière nous, des groupes accourent encore et tentent de refermer les barricades. Les différents quartiers ont été réveillés un peu avant l’aube par une alarme dans les walkie-talkies : plusieurs centaines de policiers attaquaient par surprise au nord et au sud de la ZAD. Parmi nos lignes, quelqu’un essaye de se frayer un chemin. Les rangs s’ouvrent alors et laissent passer une femme d’un grand âge, avec un béret vissé sur ses boucles grises et des lunettes en fil de fer. Elle tient péniblement un grand crucifix jaune. Elle s’avance seule devant la première ligne, s’appuie sur sa grande croix et fait face aux uniformes noirs, le visage ferme. Elle me dira plus tard qu’elle avait peur, que la croix était vraiment lourde, mais que si sa vie devait se terminer maintenant, ça aura été une belle vie. Ce jour-là et les suivants, d’autres chrétiennes plus âgées apparaitront çà et là dans les barricades, ce qui surprendra tant la police que les activistes (Images 1, 2, 3).

Image 1 – Photographie personnelle de l’évacuation

Ces affrontements, qui ont mobilisé plusieurs milliers de policiers, ont eu lieu en janvier 2023 dans la ZAD de Lützerath, en Allemagne. Une ZAD, Zone À Déféndre, consiste en l’occupation permanente d’une zone menacée par une projet industriel. Le projet en question est l’extension des mines de charbon à ciel ouvert du géant RWE. Il s’agit du site le plus polluant d’Europe. Voilà pourquoi ce terrain est devenu un espace de lutte pour les activistes qui, pendant plus de deux ans, ont occupé le village de Lützerath pour empêcher l’extension de la mine.

Image 2 – Photographie personnelle de l’évacuation

Il ne s’agit pas ici d’écrire l’histoire de cette ZAD, mais de s’intéresser un instant à ce groupe religieux qui faisait partie de cet ensemble hétérogène qui allait de l’activisme climatique à la paysannerie allemande, en passant par les milieux queers et anarchistes, formant une mosaïque sociologique unique. Ces personnes chrétiennes luttaient aux côtés de jeunes anticapitalistes internationalistes, surmontant les différences générationnelles, culturelles et idéologiques pour se concentrer sur nos valeurs communes. Je pense qu’il est très intéressant de se demander comment ces « chrétiens ordinaires », et surtout ces « chrétiennes ordinaires », en quelques années, se sont retrouvé.e.s au côté des zadistes dans une résistance radicale contre une multinationale. Plus largement, cet article se demande quelle est leur conception du monde actuel, et quelles formes la religion a pris dans cet étrange village avant et durant sa répression.

Image 3 – Photographie personnelle de l’évacuation

Je propose ici une réponse brève à ces questions, que je formule à partir de ma lutte à leurs côtés, des informations publiées par leur association et de l’interview qu’une de ces anciennes m’a accordée durant l’évacuation, alors que je travaillais pour la radio-pirate de la ZAD.

La destruction des villages et des églises

Si on doit faire commencer l’histoire de ce militantisme chrétien quelque part, il faut évoquer l’église d’Immerath. Bien sûr, les destructions précédentes de 300 villages, de leurs églises et de leurs cimetières pour l’extension minière avaient déjà créé un fort ressentiment au sein de la population locale. L’annonce de l’expropriation et de la destruction du village d’Immerath avait suscité une vague d’indignation inédite, parce que son église était, pour les catholiques de la région, un lieu de culte de première importance. Elle était communément appelée der Dom von Immerath, c’est-à-dire la cathédrale d’Immerath. Les mobilisations citoyennes n’ont pas suffi à stopper le projet : en 2018, sous surveillance policière, un bras mécanique explose le Dom devant des fidèles et les dernières familles du village. (Image 4)

Image 4 – Arrêt sur image de la vidéo de la destruction de l’église d’Immerath. Youtube: Church Demolition – Garweiler surface mine, Chaine: Tagebau Garzweiler.

La mutation dogmatique s’est peut-être opérée à ce moment-là. Ça a été l’église de trop. Par la suite, un groupe chrétien nommé Kirchen im Dorf Lassen s’est organisé dans la région. Parmi ses nombreuses activités, j’en citerai une que je trouve particulièrement emblématique de cette mutation écologique, et que je traduirai comme la «  prière au précipice ». Ces prières se font sur le dernier mètre avant la mine, face aux excavatrices minières, des démons d’acier de 14’000 tonnes qui possèdent le record de plus grands véhicules terrestres du monde. (Image 5)

Image 5 – Image d’une prière au précipice publiée sur le site de l’association (kirchen-im-dorf-lassen.de)

Un sanctuaire dans un village fantôme

Trois ans après la destruction du Dom d’Immerath, c’est un autre village qui doit être détruit pour une nouvelle extension de la mine : Lützerath. Sa population a été expropriée au fil des années, mais un paysan résiste et refuse de quitter ses terres ancestrales. Alors qu’il ne reste plus que quelques âmes dans le village fantôme, des activistes surgissent et réoccupent les bâtiments vides, barricadent l’endroit, construisent des cabanes haut dans les arbres et organisent une vie collective alternative et résistante. Une ZAD est née et deviendra rapidement ce que le Courrier International qualifie de « lieu de pèlerinage des écologistes du monde entier ». L’association chrétienne ne manque pas au rendez-vous.

Il n’y avait pas d’église à Lützerath, mais en étudiant les cadastres du village, un chrétien découvre qu’une minuscule parcelle appartenait à … l’église d’Immerath. En défrichant une végétation abondante, on y trouve, entre six ifs démesurés, un ancien oratoire chrétien oublié. Le lieu est renommé Eibenkapelle, la chapelle des Ifs. Ce n’est pas vraiment une chapelle, avec un toit au-dessus, me dit la vieille chrétienne, ce sont les ifs qui l’entourent qui constituent le toit. Ces arbres sont devenus assez rares de nos jours, (…) ils défendent ce sanctuaire. Ce bosquet deviendra le lieu spirituel de la ZAD, un lieu de recueillement pour toutes les religions et toutes les visions du monde, un lieu dédié, selon l’association chrétienne, à empêcher la poursuite du voyage dans l’abime, pour la préservation de la Création.

Chemin de croix d’une lutte à l’autre

Bien loin de là existe un autre groupe chrétien qui prie contre la destruction du vivant. C’est la communauté dite de Gorlebener Gebet, « la Prière de Gorleben ». En 1980, cette région rurale menacée par un projet nucléaire avait été occupée par des activistes anti-atomiques, qui y avaient déclaré une micronation indépendante. Attaquée par 3500 policiers allemands, la micronation non-violente est morte après un mois. Cependant, dans les forêts de Gorleben, tous les dimanches depuis 40 ans, des personnes se retrouvent pour prier ensemble. Lorsque cette communauté a entendu la nouvelle de la découverte de la Chapelle des Ifs à Lützerath, elle a construit une croix dans sa forêt, puis a envoyé son plus jeune membre sur les routes d’Allemagne pour la porter jusqu’à Lützerath, sur un pèlerinage de 500 kilomètres. La croix de Gorleben ne sera pas le seul objet de culte de la chapelle. Accrochés à la barrière gothique, aux branches des arbres ou à même le sol, il y avait des crucifix et des Vierges à l’enfant, bien sûr, mais aussi des statuettes de spiritualités d’influences orientales que je ne sais pas nommer, des amulettes, des images dorées d’orthodoxes, des textes peints dans des alphabets qui m’étaient inconnus, en hébreu ou en arabe, en cyrillique, des photos de défunts. Le partage de cet espace par des spiritualités plurielles et diversifiées ne semblait pas trop poser de problème.

Un service religieux dans les barricades

L’évacuation de la ZAD durera deux semaines. Après avoir été repoussés lors d’une émeute, les policiers ont décidé d’enfermer le village dans une clôture surveillée, avec des chiens, des spots lumineux, et des patrouilles qui se relayaient le long des grillages. Avant que le village ne soit totalement encerclé, un petit millier de personne avait réussi à rejoindre la ZAD, et travaillaient jour et nuit aux actions de résistance, à l’édification de barricades ou aux tâches communes. Les bâtiments occupés étaient pleins, alors le dernier paysan de Lützerath a ouvert sa grange pour faire dormir les activistes dans la paille. A l’extérieur, les autres activistes s’organisaient dans un autre village fantôme, et faisaient des actions quotidiennes contre l’évacuation et contre la mine, culminant le 14 janvier à 15’000 personnes selon la police, et 35’000 selon les activistes.

Dans ce contexte tendu, après avoir béni un à un les arbres de la ZAD lors de l’Épiphanie, le groupe chrétien a organisé une cérémonie religieuse devant la chapelle, qui se trouvait maintenant une dizaine de mètres derrière les barricades.  J’y allais parce que l’ancienne m’y avait invité, et je ne m’attendais pas à y voir autant de monde, ni autant de jeunes. Nous étions trop pour l’étroite chapelle, alors la cérémonie s’est tenue plus loin sur la route. L’immense excavatrice creusait face à nous et nous illuminait dans la nuit. Le vent de la mine soufflait les bougies, et une chrétienne lisait des textes tantôt bibliques, tantôt écologistes, ponctués par des coups de pioches dans le bitume qu’on entendait plus loin dans les barricades. Plus tard je discutais avec des jeunes que j’avais vu à cette cérémonie : beaucoup avaient eu une petite éducation religieuse, s’arrêtant au catéchisme ou à la première communion, beaucoup avaient fini par se détourner de la région, parce que dans le monde d’aujourd’hui, ça ne faisait plus sens. Mais ici, maintenant et comme ça, ce christianisme-là faisait profondément sens. Cette spiritualité avait pris acte de la réalité industrielle de notre époque, et considérait la destruction de l’environnement, la destruction de la Création, comme un péché.

La force des chrétiennes n’est pas que symbolique ou spirituelle. Les semaines d’évacuation nous ont montré que ces religieuses avaient une capacité de blocage importante, supérieure aux activistes ordinaires. Elles interrompaient parfois les charges répressives, car en présence de journalistes, les policiers ne peuvent pas matraquer une vieille dame chrétienne qui brandit un crucifix. Ces figures gardent une certaine forme de respectabilité, et conscientes de ce privilège, elles l’utilisaient volontiers pour protéger leurs prochains et aider la lutte.

Le groupe chrétien sera arrêté ensemble dans la chapelle des Ifs le jour où les barricades tomberont, le 11 janvier. La chapelle sera immédiatement rayée de la carte, comme tous les bâtiments et les bois perdus. Dans les cabanes et les souterrains, les zadistes résisteront encore cinq jours. Selon la rumeur, les vieilles dames chrétiennes, rapidement libérées, continueront à aider les zadistes en bloquant avec leur croix le cortège de fourgons et de transporteurs-prisons.

A la fin de l’interview pour la radio-pirate, après m’avoir annoncé qu’elle s’enchainera à la croix de Gorleben dans la Chapelle des Ifs, l’ancienne avait adressé en conclusion un message aux jeunes activistes : la résistance est un acte d’amour. L’amour au monde, l’amour de l’existence, l’amour de la Création, c’est comme ça que je le formule. Ça me donne de la force, et je peux imaginer que si vous y réfléchissez, ça pourrait être quelque chose auquel vous pourrez vous accrochez, peu importe ce qu’il arrive. »

Qu’en est-il des luttes locales en Suisse romande ?

Cette année fut marquée par l’occupation des Bois de Ballens par les activistes de Grondement des Terres, en opposition à sa destruction par Holcim et Orllati pour un projet de méga-gravière controversé. Cette action ne pouvait que faire écho à la ZAD de la Coline, qui dénonçait déjà quelques années plus tôt l’accaparement du Mormont par Holcim, plus gros pollueur de Suisse. Ces préoccupations citoyennes ne touchent pas que le canton de Vaud. Non loin du Gibloux, un moine d’Hauterive disait à la RTS se mobiliser pour «  la défense d’un lieu que nous occupons depuis huit siècles et demi, et que l’on voit menacé par ces projets de gravière. » Si les colères sont là, les mobilisations citoyennes suisses sont encore naissantes, comme la toute jeune Association pour la Sauvegarde des Bois de Ballens. L’alliance entre religieux, religieuses et activistes reste cependant à bâtir en terre helvétique. Dans les campagnes menacées, les paroisses pourraient être un espace où ces préoccupations se formulent et où des mouvements de résistance s’organisent. L’exemple des chrétiennes de Lützerath montre bien tout ce que religieux et religieuses peuvent apporter à cette lutte pour le vivant. Une lutte qui souvent se résume à celle de David contre Goliath, mais à la fin, on l’espère, c’est David qui gagne.

Quelques mots de la rédaction:

Notre série « Religion et écologie » a souvent mis en évidence les liens concrets entre les religions et les enjeux écologiques, comme en témoigne l’article de Sarah Bloch, « Religion et activisme climatique : une perspective juive ». À l’image des interactions entre les ZAD et la foi chrétienne en Allemagne, de nombreuses initiatives locales se développent en Suisse. Parmi celles-ci, Chrétien·nes pour la protection du climat et Grüner Fisch sont deux projets remarquables. Le premier publie des communiqués sur les diverses votations fédérales liées aux questions environnementales, propose des prières « vertes » et organise des célébrations saisonnières. Bien que différent d’une ZAD dans son architecture politique, l’organisation partage des idéaux écologiques similaires. Grüner Fisch, quant à lui, est une coalition d’ONG chrétiennes qui mène des projets pour encourager une gestion durable des ressources naturelles à travers des actions concrètes et de la communication politique. Outre ces exemples, il convient de souligner que, tout comme les chrétien·nes engagé·es dans les ZAD en Allemagne, les liens entre le christianisme et les mouvements écologistes se manifestent aussi par l’implication individuelle dans des combats locaux.

Julien Norberg


Auteur

  • Mika Hartmann

    Étudiant, documentariste et militant pour la protection du climat ||| Mika Hartmann est étudiant et investi dans les luttes pour la protection du climat. Il a notamment documenté plusieurs ZAD tout en y apposant un regard réflexif.

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