[Traduction de la version originale en allemand. NDLR: en allemand, le terme opfer signifie autant victime que sacrifice, et dépend du contexte. Ceci explique le développement de la notion de sacrifice dans ce texte, et son lien avec le terme « victime ». Bien que cela soit différent en français, le propos reste pertinent dans toutes les dimensions associées aux termes.]
Le 11 juillet 2025 marquera le trentième anniversaire du génocide de Srebrenica. L’objectif de cet article n’est pas d’expliquer en détail le contexte historique, car il est connu de la plupart et facilement accessible. Il s’agit plutôt de réfléchir de manière critique à l’utilisation du terme « victime ». Depuis des décennies, on parle de 8 372 « victimes ». Mais la question se pose : de quoi exactement ces personnes sont-elles victimes ?
Ce texte est une tentative de remettre en question la notion de « victime » dans le contexte du génocide de Srebrenica, dans une perspective théologique et éthique. Les réflexions sont le résultat d’une confrontation interdisciplinaire – entre la religion, l’histoire, les droits humains et les souvenirs personnels.
Un aspect tout aussi important est la perspective des personnes concernées et des survivant·es. Est-il approprié de qualifier simplement les personnes assassinées – pères, frères, sœurs – de « victimes » ? Comme des « victimes » de quoi que ce soit ? Je pense que c’est problématique.
Définitions du terme « sacrifice »
Le terme « sacrifice » vient à l’origine du latin offerre, qui signifie “offrir” ou « sacrifier ». En latin ecclésiastique, il a donné naissance à l’expression offerre sacrificium – offrir un sacrifice. Le terme avait donc à l’origine une connotation profondément religieuse : les humains offraient des sacrifices à une puissance supérieure ou à une divinité dans le cadre de rituels.
Avec le temps, la signification s’est élargie et a également été utilisée dans la vie quotidienne : les gens peuvent faire des sacrifices personnels – pour une cause plus grande, pour d’autres personnes ou pour des valeurs. Dans la tradition islamique, on distingue différentes formes de sacrifice. Le mot arabe Qurbān (de qarīb = proximité) désigne le sacrifice rituel comme moyen de se rapprocher de Dieu. Ainsi, il est dit dans le Coran (sourate 108, verset 2) : « Prie donc ton Seigneur et offre un sacrifice ». (en arabe : Fa-ṣalli li-rabbika wanḥar).
Est-il vraiment approprié d’utiliser le terme « victime/sacrifice » pour des crimes bestiaux tels que le génocide de Srebrenica ?
Le terme « victime » est donc passé du rituel religieux à une compréhension quotidienne de son utilisation. La notion de sacrifice trouve son origine dans la religion, même si la signification du mot s’est considérablement élargie avec le temps. Dans la vie quotidienne, quelqu’un peut faire un sacrifice personnel, pour une cause plus importante. Ou bien quelqu’un devient involontairement une « victime » à cause de la violence, de l’injustice ou de la guerre. En droit, une personne est qualifiée de victime lorsqu’elle a subi un préjudice à la suite d’une infraction. Même si quelqu’un est qualifié d’impuissant, on attribue souvent à cette personne un rôle de victime. Aujourd’hui, nous constatons de plus en plus que des personnes subissent des discriminations en raison de la couleur de leur peau, de leur appartenance religieuse ou de leur appartenance à une minorité ethnique et sont qualifiées de « victimes de racisme » ou de « victimes d’injustice sociale ». Mais c’est précisément là que se situe la problématique : est-il vraiment approprié d’utiliser le terme de « victime » pour des crimes aussi violents tels que le génocide de Srebrenica ?
Considérations théologiques islamiques
Dans la pratique islamique, le terme « victime » porte toujours une connotation positive. Chaque musulman·e est appelé à faire des sacrifices – que ce soit dans le sens de la dévotion, de la patience ou du service à Dieu. De nombreuses histoires dans le Coran parlent de messagers de Dieu (rasūl) qui ont fait de grands sacrifices, en particulier Ibrahim (Abraham), qui est considéré comme un symbole de sacrifice.
Son désir d’avoir une descendance vertueuse est décrit dans le Coran (sourate 37, versets 107-108) de la façon suivante :
« Mon Seigneur, donne-moi (une descendance) parmi les vertueux ! » – et sur ce, il reçut la bonne nouvelle d’un fils patient.
La volonté d’Ibrahim de se sacrifier est étroitement liée à sa confiance en Dieu et est clairement proportionnelle à son désir et à la volonté de Dieu. Il n’est pas prouvé qu’il ait explicitement dit avant la naissance de son fils qu’il le sacrifierait. Ce qui est déterminant, c’est plutôt son dévouement inconditionnel lorsque l’épreuve est arrivée. Cette dynamique – la « relation triangulaire » entre Ibrahim, Dieu et le désir d’avoir un fils – devient une « relation quadrangulaire » avec l’injonction du sacrifice, car on demande au fils ce qu’il pense du projet de son père. Le Coran dit :
« Mon fils, je vois en rêve que je vais te sacrifier ; vois ce que tu en penses ! »
Le fils répond :
« Mon père, fais ce qui t’est ordonné ; si tu me trouves, tu me trouveras, si Dieu le veut, patient ». (sourate 37, versets 109-110)
Cette histoire montre que dans le contexte islamique, le sacrifice n’est pas compris comme un simple abandon de soi, mais comme une action active, consciente et basée sur le dialogue. Le rappel annuel de la fête du sacrifice (Kurban Bayram) maintient cette signification vivante. Le Coran dit ainsi :
« Ni leur chair ni leur sang n’atteindront Allah, mais c’est la piété qui L’atteint de votre part ». (Sourate 22, verset 37)
Le terme « victime » dans la théologie féministe chrétienne
Dans le contexte chrétien, le sacrifice est souvent associé à la mort de Jésus-Christ sur la croix, comprise comme une souffrance substitutive pour les péchés du monde. Au cours de l’histoire, cette théologie du sacrifice par procuration a été interprétée à la fois comme une justification de la souffrance et comme un appel à l’amour du prochain. Les théologiennes féministes critiquent cette vision, car elle met souvent la souffrance au centre – en particulier celle des femmes – et les pousse ainsi à jouer des rôles passifs et souffrants, perpétuant ainsi les structures de pouvoir patriarcales.
Les théologiennes féministes insistent donc sur la nécessité de repenser le concept de victime : loin de la passivité résignée – vers une autodétermination active, la résistance et la guérison.
Dans la perspective de la théologie féministe chrétienne, le concept de « victime » est fondamentalement remis en question de manière critique. Être « victime » est souvent associé à la passivité, à la patience face à la douleur et à l’abnégation – des caractéristiques qui stabilisent les ordres patriarcaux et poussent les femmes et les groupes marginalisés dans des rôles subalternes. Les théologiennes féministes soulignent donc la nécessité de repenser le concept de victime : loin de la passivité résignée – vers une autodétermination active, une résistance et une guérison. Les victimes ne sont pas seulement considérées comme des personnes qui souffrent, mais comme des sujets actifs qui organisent eux-mêmes leur vie et s’engagent pour la justice.
Cette perspective revêt une importance particulière, car ce sont précisément les mères de Srebrenica (Majke Srebrenice) qui portent la plus grande douleur. Elles ne sont pas les mères de « victimes » – elles sont les mères de leurs fils, les épouses de leurs maris et les sœurs de leurs frères !
« Je hais vos fêtes » – la critique des victimes dans la tradition prophétique juive
La critique des victimes n’est pas une invention moderne. Ses racines plongent profondément dans l’histoire juive, en particulier dans la tradition prophétique de la Bible hébraïque. Des prophètes comme Amos, Isaïe ou Jérémie ont élevé la voix contre un culte qui s’était dissocié de la justice et de l’humanité.
Pour eux, le sacrifice rituel n’avait pas de sens, il était même condamnable s’il n’était pas accompagné d’une vie juste. Ce n’était pas l’acte du sacrifice en lui-même qui était critiqué, mais l’abus du rituel. En résumé, la critique des prophètes signifierait que le culte du temple est devenu un lieu d’hypocrisie et le sacrifice un mensonge.
Amos s’exprime par exemple dans un langage dur, presque courroucé :
« Je hais, je méprise vos fêtes […] Otez le bruit de vos chants ! Mais que le droit coule comme l’eau, et la justice comme un torrent qui ne tarit pas« . (Amos 5,21-24)
Il est clair ici que ce n’est pas le culte qui rapproche les humains de Dieu, mais le droit mis en pratique. Les sacrifices, selon les prophètes, ne doivent jamais être un substitut à l’action éthique – et celui qui commet une injustice ne peut pas acheter sa responsabilité par des rites religieux.
Et là encore, on retrouve une autre approche interreligieuse. Non seulement dans la tradition prophétique juive, mais aussi dans l’islam, le sacrifice n’est considéré comme significatif que s’il est accompagné d’une attitude intérieure de sincérité. Les rites extérieurs seuls ne suffisent pas – ce qui est décisif, c’est la crainte de Dieu (taqwa), c’est-à-dire l’orientation consciente du cœur vers le bien, le juste et le vrai, comme mentionné plus haut dans la sourate 22, verset 37.
Réflexions approfondies sur le terme « victime » dans le contexte du génocide et de la théologie
L’utilisation du terme « victime » dans le contexte du génocide conduit à un défi théologique et éthique complexe. « Victime » est à l’origine un terme qui peut avoir une signification positive aussi bien dans la religion que dans la vie quotidienne – par exemple comme dévouement volontaire, symbole de fidélité, d’amour ou encore comme expression de solidarité et de communauté.

Mais lorsque ce terme est appliqué à des personnes qui ont perdu la vie à la suite d’une extermination systématique et violente, son sens originel entre en tension. D’une part, il rappelle la dignité et le caractère unique de l’individu, qui est resté humain malgré tout et dont la vie est considérée comme précieuse. D’autre part, le terme de « victime » risque de devenir une dilution linguistique de l’horreur, en mettant l’accent sur le rôle passif des personnes assassinées et en relativisant ou en occultant peut-être involontairement la culpabilité active des auteur·es.
La brutalité inimaginable avec laquelle des personnes ont été systématiquement déshumanisées et assassinées ne doit pas être adaptée à une catégorie linguistique associée au dévouement volontaire ou à l’abnégation sacrée.
Dans le contexte islamique, la notion de sacrifice est étroitement liée à l’histoire d’Ibrahim et de son fils. La volonté de s’abandonner à la volonté de Dieu, mais aussi l’implication dialogique du fils, montrent une relation active et consciente au sacrifice, empreinte de confiance et de patience. Cette histoire invite à ne pas considérer le sacrifice comme un simple abandon de soi, mais comme une action consciente et vivante en relation avec Dieu et ses semblables.
La transposition de ce terme aux victimes d’un génocide comme celui de Srebrenica exige une réflexion linguistique et théologique prudente. La brutalité inimaginable avec laquelle des personnes ont été systématiquement déshumanisées et assassinées ne doit pas être intégrée dans une catégorie linguistique associée au dévouement volontaire ou à l’abnégation sacrée. Au contraire, le langage doit exprimer la reconnaissance inconditionnelle de la culpabilité des auteur·es et l’horreur de leurs actes.
Parallèlement, il est important de laisser aux proches et aux survivants l’espace nécessaire pour trouver leur propre langage afin de nommer et d’assimiler leur souffrance. Pour certains, le terme « victime » peut être synonyme de réconfort et de reconnaissance, mais pour d’autres, il peut faire mal, voire renforcer le sentiment de déshumanisation.
Une tâche théologique consiste à développer de nouvelles formes linguistiques et symboliques qui rendent justice à l’horreur tout en créant un espace pour la guérison, la justice et la réconciliation. Cela ne peut réussir que si les réflexions théologiques sont étroitement liées aux expériences et aux besoins des personnes concernées.
Problématisation du terme dans le contexte du génocide de Srebrenica
Il ressort clairement de ce qui a été écrit jusqu’ici que le terme « victime » porte en lui son origine religieuse et sa signification fondamentale positive. Mais sa transposition à des personnes qui ont été assassinées de manière bestiale par une violence inhumaine est plus que problématique.
Lorsque des personnes tuées de la manière la plus cruelle, maltraitées, démembrées puis enterrées dans des fosses communes sont qualifiées de « victimes », cela atténue l’atrocité de l’acte. Cela ressemble presque à une minimisation qui ne rend pas justice à l’horrible réalité. Au contraire, l’utilisation de ce terme dans ce contexte semble presque être une justification pour les auteur·es. En effet, ils et elles ne voient pas dans leurs actes un crime, mais un « sacrifice » pour une cause supérieure – une idéologie inconsciemment « stimulée » par la connotation positive du terme « victime ».
Personnellement, je trouve inconfortable de qualifier simplement de « victime » le père de mon ami qui a perdu la vie dans ce génocide.
Cette perspective crée une barrière infranchissable à la réconciliation. Tant que le terme de « victime » sera utilisé en rapport avec le génocide de Srebrenica, une véritable réconciliation semble illusoire. On peut se demander si les auteur·es ne doivent pas plutôt être considéré·es comme des victimes de leur idéologie, de leur haine ou des circonstances – mais cela ne doit jamais relativiser la culpabilité de leurs actes.
Les personnes qui ont été assassinées de la manière la plus cruelle à Srebrenica ne sont pas seulement des « victimes ». Ce sont des personnes assassinées, des personnes tuées dont la dignité humaine a été bafouée. Personnellement, je trouve inconfortable de qualifier simplement de « victime » le père de mon ami, qui a perdu la vie dans ce génocide.
Entre langage, mémoire et dignité
Le langage n’est jamais neutre. Il façonne notre perception de la réalité, notre façon de nous souvenir – et aussi la manière dont nous faisons notre deuil. La notion de « victime », aussi profondément enracinée soit-elle dans les traditions religieuses, devient un instrument discutable dans le contexte du génocide. Ce qui était autrefois l’expression du dévouement, de la proximité avec Dieu ou, dans le contexte chrétien, de l’amour par procuration, risque de devenir une dévalorisation linguistique de l’horreur face à l’extermination systématique.
Lorsque nous parlons de Srebrenica, nous devons nommer la violence – non pas comme une fatalité, non pas comme une « victime », mais comme un acte ciblé et inhumain. Les personnes assassinées méritent d’être considérées pour ce qu’elles étaient : des personnes avec des noms, des relations, des espoirs, dont la vie a été brutalement anéantie.
Le défi théologique consiste à trouver un nouveau langage de la mémoire – au-delà des catégories chargées de religion qui pourraient glorifier la souffrance. Un langage qui ne connaît pas seulement la culpabilité des coupables, mais qui préserve aussi la dignité des personnes tuées. Un langage qui ne glorifie ni ne refoule, mais qui rappelle, nomme et transforme.
C’est pourquoi il faut un nouveau langage du souvenir – un langage qui s’oriente vers les expériences réelles des survivant·es et des personnes endeuillées.
La théologie en particulier – qu’elle soit chrétienne, juive ou islamique – ne doit pas rester dans un langage purement rituel si elle veut rendre justice à la réalité de la violence extrême. Il ne s’agit pas de catégories cultuelles ou du fait que la religion elle-même devient la victime d’idéologies politiques parce qu’elle se tait et manque de courage pour appeler les choses par leur nom – surtout lorsqu’il s’agit de la dignité de l’humain. Des personnes auxquelles on a enlevé non seulement la vie, mais souvent aussi leur nom, leur visage et leur histoire.
C’est pourquoi il faut un nouveau langage du souvenir – un langage qui s’oriente vers les expériences réelles des survivant·es et des personnes endeuillées. Un langage qui nomme au lieu d’enjoliver. Un langage qui se plaint là où il faut se plaindre. Et qui guérit là où les mots peuvent devenir des ponts. Si nous constatons que ce terme provient de la religion et qu’il est utilisé à tort et à travers, il est alors d’autant plus de notre devoir interreligieux de proposer une alternative, à savoir de trouver ensemble le langage du souvenir.
De la notion de “victime” à la responsabilité de la mémoire – pourquoi les survivant·es doivent être au centre
La véritable réconciliation ne commence peut-être pas là où nous parlons de “victimes”, mais là où nous appelons les gens par leur nom. Là où nous entendons leurs histoires.
Lorsque nous parlons du terme « victime », nous simplifions souvent l’histoire – et courons le risque de banaliser ce qui s’est passé. On parle généralement des « victimes » de manière ponctuelle, par exemple lors de la journée officielle de commémoration du génocide. Mais lorsque nous nous souvenons des personnes assassinées à travers leurs histoires, leur existence devient tangible – et elles deviennent plus qu’un simple mot.
Trois décennies se sont écoulées depuis le génocide de Srebrenica. Depuis, chaque 11 juillet, nous nous souvenons des « victimes ». Chaque année, nous sommes témoins de la façon dont les proches portent les dépouilles de leurs proches à leur dernière demeure et leur font leurs adieux. A ce moment-là, nous ne nous souvenons pas seulement des personnes assassinées – mais aussi des survivant·es.
Peut-être que le véritable sens du souvenir ne réside pas dans la simple répétition du terme « victime », mais dans la résistance à l’oubli.
Car l’ampleur de l’horreur de Srebrenica s’étend bien au-delà du mémorial de Potočari. Les personnes qui ont été chassées de Srebrenica et de ses environs vivent aujourd’hui à Saint-Louis, à Neuchâtel, à Sydney, à Malmö, à Berlin – et dans des centaines d’autres villes dans le monde. Elles ne sont pas seulement des « survivantes », ni des proches de « victimes ». Elles font partie de ce traumatisme. Une partie d’une histoire cruelle.
Peut-être que le véritable sens du souvenir ne réside pas dans la simple répétition du terme « victime », mais dans la résistance à l’oubli. En racontant les histoires. En prononçant les noms. Pas seulement les noms des personnes tuées, mais aussi ceux des personnes déplacées. Il reste l’espoir que même après la plus grande rupture, la justice, la réconciliation et la guérison sont possibles – non pas par un seul mot, mais par ce que les mots peuvent porter.
